Courir avec ses doigts de pieds

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Je ne suis pas marginal par opportunisme ni ne cherche à faire mon intéressant (j’en vois qui sourient dans le fond). Je réfute l’appartenance aux groupuscules et ne me réclame d’aucune étiquette : je me veux indépendant et libre, justement. Si j’étais un marginal compulsif, sans doute que j’aurais succombé à plus de pratiques hors-normes, de la drogue au base-jump en passant par le piercing. Non, ce qu’il faut comprendre, c’est que le regard de la communauté m’importe peu au moment de faire un choix si j’ai la conviction – et la connaissance – suffisante pour le penser juste. D’où alimentation vivante, habitat groupé, voyages avec et sans enfant, etc. Cqfd.

Et donc me voilà testant les « chaussures doigts de pieds », comme les appelle ma seconde fille Luce. Et je puis te garantir que c’est par intérêt ou intuition, comme tu voudras, et non pour attirer l’attention, car soyons francs : elles sont laides. Je trouve. Enfin, non, ne les méjugeons pas, la réalité est plus simple – et révélatrice de nos, de mes étroitesses d’esprit : on ne voit plus l’objet, par essence sujet à design, esthétique, doté de lignes, de courbes, d’allure et de cachet. On ne voit  que le pied. Et quand on a des pieds comme les miens, on a volontiers tendance à croire que, globalement, l’appendice est moche.

 

 

C’est Christophe Fender, du Chou Brave, qui m’a parlé de ces engins, en frétillant des orteils avec une volupté évidente. Manifestement, à l’heure où je vous écris, une mode déferle sur l’Europe – que dis-je, un tsunami. Loin d’en être victime (je revois les mêmes rictus que plus haut, prenez garde), j’ai d’abord rangé l’information dans un coin de ma tête. Mais j’aime la démarche minimaliste. Mon fatbike est le produit d’une démarche minimaliste ; mon approche du voyage est devenue, avec les années, minimaliste ; ma façon de préparer mes rations avant de partir en expédition est minimaliste ; mon abri pour la nuit est minimaliste ; et finalement, j’aime courir en montagne le plus léger possible. Pourquoi pas, donc, faire l’expérience de la course à pieds minimaliste, pour un contact direct avec les surfaces ? Et surtout, pour peut-être, comme mon intuition me le suggère, retrouver une foulée complète, naturelle, sans point de tension, sans douleur. Courir moins vite, mais peut-être, courir mieux ? Je n’ai rien lu de ce que la presse et les réseaux racontent – d’aucuns abondent dans l’euphorie et l’enthousiasme quand d’autres condamnent vertement la légèreté de l’entreprise. Je n’en ai cure. Quand une idée me plaît, je teste.

 

 

J’ai donc fait l’acquisition de ces secondes peaux palmées. Un site s’est fait spécialiste, le SAV, ma foi, m’a été très agréable, et je vous le cite avec d’autant moins de vergogne qu’un éventuel partenariat se profile. Mais pour l’heure, j’ai ouvert ma bourse. Me voilà équipé de chaussures fort surprenantes, dans lesquels j’ai bien du mal à enfiler mes pieds tordus, mais qui procurent au final une sensation étonnante – celle-là même pour laquelle on les a achetées, et qui est, c’est un comble, la sensation de leur absence. Cela revient bel et bien à marcher pieds nus ou presque, à ceci près qu’on ne s’ouvrent pas la voûte plantaire sur le premier récif. Bien entendu, il a fallu ajouter à l’ardoise les chaussettes compatibles. Sinon, cela revient à enfiler un gant par-dessus une moufle.

 

 

Et ce matin à l’aube, m’a pris l’envie d’aller gambader « pieds nus ». J’ai su être raisonnable et me suis cantonné à 1 heure 30 de footing sur du plat (merci de penser à me féliciter pour ma tempérance dans vos commentaires). En revanche, je n’ai pas résisté, tant la sensation est initialement agréable, à l’envie de galoper. Sentence immédiate : mollets à la frontière de la contracture – sans surprise, vu les changements considérables induits dans la posture. Toute une ligne musculaire abandonnée se réveille de sa léthargie ; je sens mon pied vivre la course ; mon buste se redresse, mon bassin s’avance, je suis comme un ressort qu’on a enfin cessé de comprimer. Proche de la fuite en avant, la foulée devient incisive. Çà me plaît pas mal… Je sens que je vais bel et bien demander à ces gens de 5doigts2pieds.fr de m’équiper les panards en échange d’une vidéo. Il y là quelque chose à explorer à fond, je le pressens.

Ces chaussures de 7 lieues toutes moches amènent tout de même une réflexion sur la notion de progrès : n’y a-t-il pas une nuance entre les avancées, de quelque nature que ce soit, qui peuvent apporter un bénéfice, une amélioration, un surcroît de bien-être, et finalement des évolutions rétrogrades qui aboutissent à endormir une fonctionnalité naturelle, par facilité, par opportunisme teinté d’inventivité, et finalement par enjeu marketing ? En termes moins équivoques, mes formidables chaussures de trail tous-terrains qui absorbent et protègent mes pieds à ma place, constituent-elles réellement une avancée ? un progrès ? ou vais-je finalement faire le constat qu’elles m’auront limité, diminué presque, sous prétexte d’assurer mon confort ? Par facilité ? Le confort, je ne dis pas non, mais je ne goûte guère à la facilité, d’ordinaire.

Voilà l’état de mes pensées alors que je réintègre mon domicile après une heure et demi de redécouverte de mon sport principal, le trail. Ces chaussures auront au moins eu le mérite de faire fonctionner également mes neurones, et ce à double titre : pieds palmés, il est interdit de divaguer ; une concentration de tous les instants doit être accordée au sentier et son relief, sous peine de morsure immédiate. Fatiguant, vous dites ? non. Intéressant. Voilà un nouveau défi à relever. Modeste mais constructif. J’aime explorer les sentiers connus sous un autre angle.

A celles et ceux que ce genre de démarche intéresse – au sens large, au-delà de la chaussure doigts-de-pieds – je donnerai ici des informations et des comptes-rendus de mes futures expériences en trail minimaliste. Tous autant que vous êtes, qu’il s’agisse de chaussures, de nourriture, d’éducation, ne vous laissez pas enfermer dans une boîte trop exiguë pour l’ampleur de votre pensée. « Think out of the square », comme disent les britanniques. Outrepassez la bienséance, franchissez les limites de votre confort, si tel est votre élan. Ne laissez personne vous dire que ça ne marchera pas ou que c’est impossible : tout ce en quoi l’on croit profondément peut, d’une manière ou d’une autre, se réaliser.

Décidément, ces pompes me font gamberger autant que courir…

 

>>> épisode suivant « la jouissance du corps » <<<

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7 thoughts on “Courir avec ses doigts de pieds

  1. Chic article ! Tu as lu Born to run toute la nuit ? 😉 En conversion depuis une grosse année, les 5 fingers me titillent aussi.. je suivrai donc avec intérêt cette nouvelle aventure !
    Romain
    [à quand les http://lunasandals.com/ ? ^^ ]

  2. Tout d’abord, je te félicite pour ta tempérance 🙂
    Ensuite, je veux bien un retour stp, parce que bon, vu l’effet de mode je n’ai même pas voulu y regarder, j’attendais que la vague passe pour essayer ça tranquille!

  3. C’est très agréable en effet, cependant fait bien attention a bien respecter une transition, car il n’y a pas que tes mollets et muscles qui vont le sentir passer: pieds, os tendons…perso j’ai depuis presque un an une tendinite au tendon d’Achille…

      • Je ne sais pas comment tu vis, mais essaye un max d’être pieds nus, et quand tu sors d’utiliser des chaussures avec des drops faibles (il y a des baskets sympa chez Merrell par exemple qui ne sont pas fivefingers mais minimalistes et très agréables à porter). Après faut juste gaffe sur le moyen long terme, écoute bien ton corps (mais ça d’après ce que j’ai pu lire tu le fais déjà)

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