DNews de l’homme qui a vu l’ours

Ce n’est qu’une silhouette à plusieurs centaines de mètres. On pourrait croire la démarche pesante, elle est nonchalante mais assurée. Les muscles roulent sur les épaules, la croûte de glace du fjord s’affaisse sous les griffes. Le pelage est jaunâtre, indiscernable en vérité dans la lumière coupante d’une fin de journée arctique. Non, non, ce n’est pas un crépuscule qui rend troubles les contours de la bête. C’est l’éclat mordant d’un soleil qui ne se couche pas et brûle la rétine. Mais on ne peut s’y tromper. L’ombre chaloupe au loin sur la neige, c’est celle du maître des lieux. La maîtresse, en l’occurrence : trois boules de crème trottinent derrière, museau au vent.

 

 

Oui, le Svalbard est la terre des ours. Pas la nôtre. Norvégiens, Russes, Asiatiques et Occidentaux de tous bords s’y sont invités. L’appât du gain – aujourd’hui encore, les îles sont minées pour leur charbon – ou l’ivresse de l’aventure, la soif d’espaces sans frontières et de nuits sans confins. Pour les membres du projet « Handicap Au Nord« , le séjour sera plus court encore. Mais pour tous, au-delà de l’extase quasi spirituelle que prodigue une nature d’exception proprement invivable, un seul mot d’ordre : vigilance.

« La dernière attaque d’ours a eu lieu à quelques encablures de la ville, l’an passé. Ce qui restait du pauvre type tenait dans une grosse boîte à chaussures. »

La bête incriminée n’est pas un tueur sanguinaire. Juste un animal particulièrement sauvage qui n’a guère l’embarras du choix – le mâle mange bien ses propres petits… En arctique, les proies ne sont pas légion, et si le phoque vient à manquer, ma foi, l’humain fait bien l’affaire. Il ne court pas bien vite et s’encombre de moufles quand viennent les grands froids – pour ajuster sans faillir un tir de fusil, il y a plus probant. L’ours n’est pas méchant, il a, comme nous, une panse à remplir. La femelle qui vient de mettre bas doit protéger et nourrir ses rejetons. Accessoirement, elle ne mange rien pendant les 6 derniers mois de sa gestation, en plein hiver. Si tu te demandais d’où vient l’expression « avoir les crocs », les habitants du Svalbard ont sans doute une théorie pour toi… Encore qu’il n’y ai pas que les appendices buccaux à prendre en considération : un rescapé pourrait t’expliquer comment l’ours lui a enlevé la moité du visage d’un coup de patte.

 

 

Si je m’appesantis, en guise d’introduction, sur le personnage de l’ours blanc, ce n’est pas par sensationnalisme de mauvais aloi, mais tout simplement, c’est que l’identité culturelle du Svalbard repose en bonne partie dessus. Écussons, logos, panneaux, emballages, cartes postales, marques-pages et verres à bières, il est partout. Et les promeneurs à ski armés de carabines enfoncent le clou. Alors voilà le décor planté.

 

 

Cependant, comme souvent, tout cela est surtout affaire de bonne attitude et d’équipement idoine, et l’arctique comme l’ours ne dérogent pas à la règle. Dans le cas de la fine équipe Riding Over 73, en tous cas, rien n’a été laissé au hasard : 8 voyageurs aguerris, dont 2 guides assermentés, armés et entraînés (ils exercent leur métier, entre autres, à Svalbard même). Une opération de reconnaissance en 2014 ; le suivi du gouverneur norvégien et l’obtention d’une autorisation en bonne et due forme pour parcourir les secteurs arctiques concernés ; un contact satellite permanent, sans compter balises SARSAT et fusées de détresse. Et bien sûr, de la motivation et de l’enthousiasme à foison pour venir tracter le camarade paraplégique dans ces latitudes de permafrost. Oui, l’enjeu du projet et toute sa force déraisonnable sont là. Ce n’est pas une simple expédition à ski en terres polaires comme mille et cent ont été effectuées déjà, c’est le vœu de montrer que l’accident, le handicap, redéfinissent certes les méthodes et les moyens mais qu’ils ne posent aucun véto.

 

C’est ainsi que le camp de base se dresse un beau soir de mai au pied du mont Newtonthoppen : 4 tentes dortoirs ; 1 tente cuisine ; un igloo-toilettes ; et à distance de sécurité une pulka gavée de provisions alimentaires, comme une petite baleine échouée – l’ours sent la nourriture à des kilomètres, à quitte à ce qu’il prenne d’assaut un élément du camp, autant que celui-ci soit éloigné. Je dis soir, mais vous l’aurez compris, la précision est absconse. Depuis avril déjà, le jour s’est installé à demeure sur les échancrures et les échevèlements pétrifiés de l’archipel. Les sommets alentour ont des courbes sensuelles et leurs scintillements passent par toutes les nuances du bleu et du blanc à mesure que l’astre circonvient. Veloutée par la poudre ou au contraire aiguisée par les sastrugis, la vallée est une chape immaculée. On enchaîne les tours de garde, pistolet d’alarme en bandoulière, les yeux vissés sur l’horizon, brûlants par manque d’obscurité. Deux heures de cheminement solitaire autour du camp, perte avancée de repère, quelle heure est-il ? qui suis-je ? où vais-je ? mais, pendant que les camarades dorment du sommeil du juste, deux heures de solitude extatique en tête à tête avec le grand nord.

 

 

Le décor est planté, oui, et le ton est donné. Restait à rendre ce bivouac prolongé le plus accessible possible pour le copain aventurier qui ne commande plus que 20% de son anatomie.

 

 

Je souhaite que le film en préparation vous raconte cela. Comme je l’ai vu, moi, petit témoin externe, pièce rapportée, vite adoptée. Comment cette bande de joyeux drilles a su muer un camp arctique en une sorte de chapiteau expérimental de la fureur de vivre ; comment Vincent et son mètre 85 qui ne se redressera plus jamais sont devenus le métronome d’une routine polaire fascinante – un fauteuil roulant sur le glacier en étendard ; comment son humour et son autodérision ne faillissent jamais, quand bien même souffle le blizzard ou rôde la menace de l’ours ; comment l’ascension a été lancée à 19 heures, au pays sans nuit, et le sommet atteint peu avant une heure du matin, sous un tison de soleil ; comment la descente s’est révélée être le défi majeur de l’opération, dans une poudreuse inattendue qui se tapissait à l’ombre de la corniche. Comment, pour reprendre le mot de Vincent, s’est déroulé cette étape de sa « mutation » : avec beaucoup, beaucoup d’amour…

 

Oui, je souhaite vous raconter tout ça en images.

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