Encore DNews / NMI#3 – The Devil’s Piss

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« Tu y crois toi aux Elfes et aux Trolls ? »

Ivar prend son temps pour me repondre.
Il regarde par la fenetre.
La fenetre, c’est tout ce qui separe l’interieur confortable de ce refuge de bois vetu – mais pas vetuste – d´un desert mineral auquel un pyromane fou furieux nomme astre du jour a foutu le feu.
Pas n’importe quel desert.
Le Kjolur.
Ca porte un nom de yahourt. Et pourtant…
Des centaines de kilometres de roche, de cendre et de lave, encadres par des geants immacules, les glaciers Langjokull et Hofsjokull.

« Non. »

Il sourit.

« Si j’y croyais je ferais pas ce travail… Beaucoup trop dangereux. »

Ce travail, c’est garder un refuge au milieu du desert interieur du Kjolur, pendant les 3 mois de l’ete. Ivar oublie la vie citadine, les rues, les lampadaires et les magazins, le telephone et la television, son quotidien, le monde. Ici ne passent que quelques voitures, et un bus 4×4. De temps en temps des gens bizarres a velo qui parlent amoureusement a leur remorque et lui donnent des prenoms de fille. Ivar encourage les jeunes a faire cette experience. On se perd dans le desert, pour mieux se trouver.

« Il y a quand meme des fantomes dans le coin, tu sais. J’y crois pas trop mais ca fait plaisir aux voyageurs que je fasse comme si. Mais si j’y croyais vraiment je viendrais pas ici tout seul. »

L’Islande tient dans cette contradiction et le sourire fougueux et timide a la fois que me flashe Ivar de nouveau.
Je lui rends et admire encore son territoire.
Il n’y a pas mille et cent endroits sur Terre qui ressemblent a l’Islande. Ni qui rassemblent autant de contrastes, de diversite.
Le Kjolur melange, comme s’il s’agissait de la palette d’un peintre dejante, la glace, le feu, le vert et le rouge, l’eau et le desert.
Et au milieu roule un tandem.
4 jours a bouffer de la piste – dur dur – et des graines germees – mieux. Notre record ? 60 km dans la journee. 12h de travail. La petite qui n’en pouvait plus de sauter dans sa remorque tellement la piste etait mauvaise et nous a encourage a sa maniere – 2 heures de pleurs a plein volume, sans possibilite de s’arreter : les rochers sont un maigre abri face au vent qui se leve parfois si fort ici et creuse de sillons le disque de la terre. Et puis c’est bien connu, une fois le soleil couche se reveillent les Trolls. Moi je suis comme Ivar, j’y crois pas, mais dans le doute…

Pour finir, je vous fais fremir avec la scene de Lirio qui hurle dans sa Citrouille mais tout s’est bien passe. On avait peur du traumatisme – penses-tu ! elle gazouillait a qui mieux mieux le lendemain matin quand il a fallu remettre le couvert. Nous on a assoupli nos tendons desseches dans une source naturelle a 42 degres. Les rivieres rigolaient, les glaciers glacaient, le vent ventait, les roues du tandem tournaient. Sang et cendres, elle est belle la vie, la vie qu’on s’est choisie.

Une formidable experience que cette traversee en famille. Bon, pour sur, Lili continue a aiguiser ses dents sur les cailloux mais finalement on s’est habitue au bruit de meule au ralenti que ca fait. On s’habitue a tout pas vrai ?

C’etait pourtant parti de guingois notre affaire…

Apres Reykjavik, les 2 femmes de ma vie et moi nous avions repose nos fessiers a Solheimar, un petit eco-village qui resiste encore et toujours a l’envahisseur – comprenez, la mondialisation, la politique, le business l’intolerance tout ca. Un village autonome qui accueille des handicapes, des repris de justice, des laisses pour compte. Et des tandemistes.
Une semaine de rencontres, d’interviews, de projections Planete.D ; des gens au grand coeur, la main tendue. Notre cocktail prefere a volonte : humour et amour.
Mais on etait arrive la queue entre les jambes : la remorque avait casse dans une montee.
Certes, ami public, avec un genie qui n’a d’egal que le flegme avec lequel je calmais les angoisses existentielles de ma bien aimee (celle qui pedale et non celle qui roupille paisiblement dans sa remorque, ignorant beatement la casse brutale de son carosse) je reparai le bras qui relie la Citrouille a Buzzz avec… un bout de chambre a air, quelques cailloux et un pied de chaise pliable de camping – merci Michel de Gaia Store, mon gars tes chaises nous auront sauve la mise plus d’une fois.
N’empeche que nous avions attaque le Kjolur dans le doute.

« Le doute m’habite », disais-je a Delphine le jour de notre depart, d’autant plus sceptique, comme le village qu’on ne cite plus, que je venais d’etre malade 48 heures (je ne melangerai plus jamais cafe et jus de citron apres un repas copieux). Mais le temperament de la Savoie est dur comme le ciment qui habille ses stations de ski. Delphine soupira : « Arrete de faire des sous entendus sexuels tout le temps ! ».
La vie de pilote de tandem n’est pas toujours facile…

Mais le Kjolur nous avons traverse.

Et atteint le Grand Chnord.
En general il y a 2 choses a ne pas atteindre simultanement en Islande.
Le Grand Chnord et la mi-aout.
Bingo.
Parce que la, depuis un moment, il pleut.
Puis y r’pleut.
Et apres ca se calme un peu.
Puis y r’pleut moins fort.
Ou pas.
Ou plus.

On atteint aux limites de nos Fulap, qui nous rendent de fiers services quand meme et nous gardent encore a peu pres au sec apres 3 mois d’usage intense (soit peu, a moins que ce soit l’averse).

Enfin entre temps, halte avons nous faite a Akureyri qui est a l’Islande ce que le Hara-kiri est au Japon mais avec du saumon. A moins que j’exagere. C’est une charmante petite ville – pardon, on me dit dans l’oreillette, c’est LA charmante petite ville. Il n’y en a pas d’autres. Reykjavik = la capitale. Akureyri = la ville (au bas mot 15000 habitants serres comme des sardines dans de spacieuses maisons indivuelles colorees dispersees le long d’un ridicule fjord de 20 kilometres de profondeur dans un paysage absurde de beaute nordique tant et plus qu’on se demande ce qu’ils viennent perdre leur temps dans un coin pareil quand ils pourraient habiter, mettons, la Seine Saint Denis).

En Islande, on devient accro au fait d’etre epoustoufle tous les jours.

Et puis nous avons explore les charmes de Myvatn.
Et ses midges nous ont bien explores, nous.
Pour bien vous situer les charmes de Myvatn, je me delecte de vous narrer la legende locale :

LA LEGENDE LOCALE
(bruits de trompettes et de clairons et pourquoi pas de cors de chasse encore que j’hesite)

Le Diable etait fort jaloux de la creation du Seigneur,
qui en 7 jours a peine au regime des 35 heures,
avait faconne un monde comme d’autres peignent la Joconde.

De rage et n’ecoutant que son courage, le vil gredin entreprit d’eteindre l’astre du jour.
Il brandit dans le crepuscule son membre ardent, et ajusta le tir pour,
d’un jet d’urine noyer le soleil et ruiner la creation du Paternel.

Par chance, il manqua son but, tant il etait ivre de colere.
Et la pisse dans un grand flop retomba par terre,
ou elle forma, je vous le donne en mille, taratataaaaaaaa…
le lac Myvatn ou votre serviteur un jour echoua.

Voila pour planter le decor.
Bon pour de vrai, ce foutu lac Myvatn et ses myriades d’occupants, les midges, les mouches des sables les plus enervantes de la planete, c’est un grain de beaute a la face du monde – comme quoi le Diable hein ? tel est pisse qui croyait prendre. Un lac somptueux entoure de montagnes sulfuriques, de crateres et de pseudo crateres (ce sont des collines qui se prennent pour des volcans), de rivieres et de champs de lave, le tout etant devenu aujourd’hui un parc naturel national protege.

Il vaut mieux, car par les temps qui courent, les politiques islandais bradent leur patrimoine naturel aux industries les plus polluantes pour preparer leurs retraites, parachutes en or et autres pots de vin. L’Islande a des allures de paradis mais comme partout la politique se fait du pognon aujourd’hui en flinguant allegrement la Nature de demain. Exemple : construction aux frais de l’Etat islandais (lisez des contribuables Islandais) d’une centrale hydro-electrique pour alimenter une entreprise canadienne d’extraction d’aluminium… on fournit une energie electrique a tres faible cout (les chiffres restent secrets comme par hasard) a cette multi-nationale d’outre-mer qui fait des profits incommensurables avec une technologie hautement polluante (la fabrication d’alumium est une catastrophe ecologique). Les idiots applaudissent des 2 mains pour les emplois mediocres crees pour quelques annees, le reste du pays pleure la noyade irremediable d’une region entiere sous les eaux et la disparition des oiseaux qui y nichaient. Meme dans un pays super riche et develope, la gestion a court terme et l’enrichissement personnel prevalent sur le bien-etre, l’environnement et l’avenir.
J’arrete, ca m’enerve.
Pour en savoir plus, le documentaire DREAMLAND.

Mais qu’ouie-je, qu’entend-je ? Notre public veut des nouvelles de Lirio ?
Ahhhhhhh (soupir enamourache)
Lirio.

Lirio devient chaque jour une petite fille plus jolie, se reveille chaque matin avec le caractere plus trempe – pitie cessez les remarques narquoises sur l’heredite ! – et c’est un vrai petit clown. Charmeuse, chipie, enthousiaste et exuberante, elle nous fait rire de bon coeur et nous exaspere. Aussi. Parfois. C’est qu’elle est tetue comme un cochon corse.
Enfin bref. Elle grogne un peu, gazouille, chante aussi pas mal en ce moment. Elle danse au moindre rythme, file a 4 pattes, escalade tout ce qui passe – tandem, tente, table, colline – et marche desormais ave beaucoup d’entrain si tant est qu’on lui tende une main.
Paradoxalement elle est bien plus a l’aise en tous terrains, car elle n’a pas connu beaucoup de sols interieurs, finalement. Le parquet et le carrelage la surprennent par leur manque d’adherence, elle qui a l’habitude de planter ses petits pieds dans l’herbe ou la terre, ou, c’est vrai, la lave et la cendre.

Et Lirio, en total contradiction avec nos deboires de cyclovoyageurs, aime le vent.
Elle rit aux eclats dans la bourrasque et se marre franchement quand on lui met les fesses dans les courants d’air.
Elle aime que les rafales la decoiffent et n’a jamais manifeste la moindre crainte face aux elements – elle ignore la pluie et pose un oeil abstrait sur le brouillard. A cote de ca elle hurle de terreur si on passe le balai – decidement pas une femme d’interieur…

Cote alimentation, en complement des cailloux, elle croque volontier – je dis bien croque car mademoiselle s’est deja lassee d’etre nourrie a la cuillere et reclame desormais qu’on la laisse se debrouiller seule… – elle croque bien volontier dans carottes, courgettes, concombres, bananes, peaux de bananes, pommes, citrons (si), oignons (si si) et gousses d’ail comme pelures de patates douces. Tout ca, bien entendu, cru.
Elle a apprecie, egalement, le saumon, l’agneau fume, et l’huile d’olive premiere pression, rien de moins.
Elle aura un an demain.

Quant a nous, nous coulons des jours heureux, parmi les derniers au pays des Elfes, dans la ferme de Mordrudalur – la plus haute et la plus isolee d’Islande, a environ 500 metres d’altitude (bigre) sur les hauts plateaux du nord-est, perdue dans un vaste desert volcanique comme un ilot paradisiaque en enfer. Elizabeth et Vilhe, le jeune couple qui possede et gere cette vaste ferme-auberge, nous accueille pour quelques jours. Apres une semaine de route sous la pluie et de nuits humides et froides, on est content de rencontrer une hospitalite simple et franche – les Islandais, dans leur ensemble, sont tres serviables et doues d’un grand sens pratique, mais pas hospitaliers au sens propre du terme, ou dirait Delphine, au sens argentin ou turc du terme… On fait des photos en echange du gite et du couvert – trop dure la vie : l’autre soir, le programme, c’etait photographier tous les plats et desserts de la carte du restaurant ; et apres, bah fallait bien en faire quelque chose de toute cette nourriture…

A propos de photos, toutes nos nouvelles images sont en ligne sur www.planeted.eu – comme d’habitude, rubrique media / photos / no man iceland, les critiques sont les bienvenues, car on trouve que c’est pas facile de mettre en valeur ce pays et ces panoramas hors dimension…

Quelques kilometres – 160 environ – de route et de piste nous separe du port de Seydisfjordur ou le bateau nous ramenera sur le continent. Une aventure islandaise s’acheve mais la vie sur la Planete.D continue : en septembre, nous reprenons la route, pour notre saison de conferences et de festivals partout en France et en Europe de l’ouest, donc rendez-vous sur notre site pour l’agenda complet. Et en 2011, sortie du film No Man Iceland et Inch Allah du livre (y’a des editeurs interesses parmi vous ?)…

« Hey dis c’est bientot ton anniversaire Damien…
– Mmmmh ?
– T’aurais pas besoin d’un nouveau pantalon ?
– Pourquoi qu’est-ce qu’il a mon pantalon ?
– Ahem. Non rien.
– Ah.
– Mais je vois plus ton calecon que ton pantalon… * »

* Ceci est un appel a l’aide deguise : Planete.D recherche un sponsor vestimentaire. Parce que la vraiment ca peut plus durer…

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