JEÛNE, témoignage [4]

Alors que mon film LA MARCHE SANS FAIM connaît un démarrage très positif, pour mon plus grand bonheur et celui de mon partenaire de choc, protagoniste et ami Florian, je publie par épisode le récit de ma première expérience du jeûne. Il y aura eu un avant et un après jeûne dans ma vie comme il y aura eu un avant et un après LA MARCHE SANS FAIM

Damien Artero

Jour 7 : dessert


Vient le moment de rompre le jeûne, selon l’expression consacrée, et je prends brutalement conscience de toute la pertinence de cette sémantique. Car c’est bel et bien comme une forme de virginité intestinale que l’expérience a mise en place, et confrontés à des aliments, nous voilà comme de jeunes amants effarouchés par un hymen à percer. Moi-même, gourmand parmi les gourmands, qui n’hésite pas à me sustenter sans appétit pour la simple jouissance buccale et me rend volontiers oublieux de ma satiété pour continuer à satisfaire mon palais, je considère d’un œil circonspect ces mets simples et odorants dont j’ai pourtant rêvé plusieurs fois pendant la semaine. L’envie est là, mais il y a comme une crainte religieuse à quitter la pureté de la non-alimentation.

C’est étonnant, véritablement.

Pourrait-on donc, à l’issue d’un jeûne comme après une expérience toxicomane, rester perché ?

En moi, c’est pour ainsi dire un déchirement.
D’un côté, l’envie de renouer avec le plaisir qui est ma norme. D’un autre, préserver l’état de grâce. Moment suspendu. Qui enfonce le clou de ma prise de conscience.

« Mes parents disent parfois », nous glisse Nicola, « que les légumes vont avec tout et les fruits avec rien. Autrement formulé, faites votre reprise alimentaire en isolant les fruits des autres plats, mariez des légumes, et tâchez de garder cette habitude, comme d’ailleurs celle-ci : en reprise, aucun des quatre blancs, donc pas de sucre, pas de sel, pas de farine et pas de produits laitiers. Mastiquez bien, surtout, mastiquez encore ! Imaginez qu’il faille boire vos solides et mâcher vos liquide. »

Les mots restent en suspens dans le salon où nous sommes attablés devant un repas dont la frugalité, en d’autres circonstances, feraient ricaner la moitié d’entre nous, mais qui en l’occurrence nous paraît un festin de roi.
Puis la convivialité reprend le dessus. La veille, nous avons préparé, collectivement et simplement, ces aliments simples : légumes à cuire à la vapeur et crudités abondantes. Une première fourchette se plante, une première moue de mastication s’exprime, quelques murmures s’échappent de bouches – raisonnablement – pleines, des fumets se lient par-dessus les plats. Mais c’est dans le silence complet et la pleine conscience que nous dégustons d’abord. Puis, après un bon quart d’heure consacré à jouer des mâchoires, l’animation reprend.

« Mmmmm, c’est bon dites-donc !
– La sauce verte est exquise, si simple pourtant… »
Nicola observe le groupe avec un amusement bienveillant. Elle nous l’a dit plusieurs fois, l’un des cadeaux du jeûne est cette renaissance subtile et puissante aux goûts.
« Je redécouvre la carotte. Et le fenouil ! C’est un délice…
– Eh bien tout simplement, je n’ai jamais autant apprécié ça, je crois ! »

C’est Jean qui parle. Ultra-marathonien passionné, omnivore consciencieux, il a jeûné pour préparer sa compétition voilà 3 mois et récidive pour les bienfaits observés. C’est un esprit scientifique prudent et ouvert. Son sourire franc et son physique de culturiste à peine enrobé – ou de solide bûcheron – appuyés par un regard de métal et une dentition irréprochable le rendent tout autant charismatique que sympathique dès le premier contact. Réfléchi et responsable, la cinquantaine bien vivante et épanouie, il assume ses contradictions, il en fait un jeu, sans doute, un jeu dans le jeûne.

« Bon pour tout vous dire, moi, je fais du sport pour m’autoriser à consommer tout ce que je veux. D’ailleurs, entre être blessé et arrêter la charcuterie… je préfère avoir mal ! »

Tout le monde rit.
Voilà, ça y est.
Nous avons mangé.

Le mot de la faim : cerise sur le gâteau


C’est la grande absente de cette semaine.

La faim.

Personne ne relève, dans l’assemblée, de sensation de faim. Tous nous avons soudainement eu des flashs de victuailles qui nous appelaient, et dans mon grand ennui du milieu de jeûne, c’était l’envie et non le besoin de me faire plaisir avec de bonnes recettes qui me taraudait.

Mais de faim, point.
Le corps s’adapte à la fois rapidement et sans grand heurt.
Une fois écrémé l’agacement du à l’ennuie, moi qui turbine sans cesse du ciboulot et aime à faire usage, pour ne pas dire usure, de mon corps sur les sentiers et par les montagnes de la planète, j’en retire donc pêle-mêle, plus que des sensations, des états d’âme et d’être positifs, constructifs et éveillés.
Rien de moins…

J’ai remis la nourriture sur l’autel de son sacré et renforcé mon envie de la respecter, de la vénérer presque, elle et tous les agents qui contribuent à son essor jusqu’à ma table.

J’ai tout à la fois opéré une remise à zéro de mon organisme et en particulier de mes organes digestifs, comme pu fonctionner dans une activité douce mais d’endurance – entre autres, puisque de la semaine je n’ai pas vraiment, je le confesse et plaide coupable, cessé de travailler. Non pas que ce soit une découverte renversante pour moi, mais c’est l’aboutissement d’un cheminement de plusieurs années, toujours plus en avant dans une connaissance des potentiels du corps, et comme pour la dimension sacrale de l’alimentation, c’est l’occasion d’adresser à mon être de chair une révérence de profonde admiration, de profond respect, pour son intelligence et ses aptitudes.

Au passage, j’ai expérimenté à nouveau l’émulation d’un groupe bienveillant. Clairement, le collectif porte ce projet de jeûne, qui serait bien malaisé à conduire en tête-à-tête avec soi-même à la maison, je le crois volontiers. A la convergence de démarches miroir, quand bien même prennent-elles racine dans des besoins ou des envies variées, les membres du stage ont tous été prévenant les uns envers les autres, attentionnés et solidaires – une belle leçon de solidarité.

Et puis, s’il y a une dimension et un trésor que cette semaine ralentie aura mis en exergue, c’est le temps. Le temps qu’on a, le temps qu’on se donne, le temps qu’on dilapide, ce temps qui gouverne nombre d’aspects dans notre vie, qu’on perd sans le prendre trop souvent. Oui, j’ai râlé et l’ennui est mon pire ennemi, j’aime le rythme soutenu de mon existence, j’aime les sensations, mais je ne suis pas dupe. Marcher dans la garrigue et sous les pins au rythme intimé par un organisme en sommeil, s’adapter aux capacités de belles gens réunies par un mot d’ordre commun, lesquelles capacités sont éclectiques et non négociables, accueillir les temps morts et les creux de vagues, les pauses et les néants, comme autant de pleins et déliés d’un tableau plus vaste que soi, c’est un enseignement. C’est l’éloge de la lenteur qui s’imprime dans nos peaux et marque nos esprits. C’est repartir humbles, bienveillant envers soi-même et plus encore qu’avant envers les autres.

Au retour, c’est la jouissance !

Chaque repas me fait déclamer mon amour à la nature, ma joie de déguster ses bienfaits et ses saveurs. Je fais des rimes en composant mes salades et ris seul devant une mangue ou une pomme. Si mes maxillaires sont courbaturées par la reprise alimentaire, mon être de chair est transporté par la moindre verdure. Alors une salade de choucroute crue, avec des avocats, des graines germées, du chanvre et un filet de citron, pensez-donc… c’est de l’ordre de l’orgasme buccal.

Je rentre donc chez moi avec l’idée dormante, et qui germera sans doute, de revenir jeûner une fois l’an, pour remettre les pendules à l’heure et rafraîchir les-dits états d’âme et états d’être.
Qu’on se le dise !

En attendant, cette expérience initiatique me motive tant et plus à partir filmer Florian Gomet et son épopée piétonne sans manger dans le grand nord canadien…

En Bref
La Marche Sans Faim est le pari incroyable mais très réfléchi de Florian Gomet, auteur, grand voyageur, hygiéniste et sportif accompli. Florian part marcher en autonomie 360 kilomètres à travers les Mt Mackenzie, au Canada, sur la Canol Trail, un des treks les plus reculés au monde, et ce sans manger. Il veut montrer les aptitudes naturelles inouïes du corps humain et tourner l’aventure, et l’exploration, vers l’infini de l’intérieur. Adepte du minimalisme, Florian part sans réel équipement de montagne et marche en sandales, voire pieds nus : ce n’est pas de l’inconscience mais l’aspiration d’aller à l’essentiel. Il prend le pari que ses besoins vitaux peuvent être satisfaits, pour la plupart, sans artifice ni outil, par la force de l’esprit, son harmonie avec le corps et la rigueur dans la préparation ce dernier.

https://tinyurl.com/lmsf-lefilm

MES STATS PENDANT LA SEMAINE
(poids de forme : 63 kilos depuis mes 20 ans)
poids : 63 / 60 / 59,9 / 59,9 / 60,1
tension : 12,6 / 12,1 / 10,6 / 11,5 / 10,9 / 11,7
heures marchées-courues: 3-0 / 2h30-0 / 0-1 / 3-1 / 3-1 / 2-0

[épisode 3]

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