Dnews del Tren de Bici (Espagne, écovillage)

Les enfants ont cette beauté asexuée qu’on attribue aux anges. Sur notre route, les espagnols s’exclament. “Quels jolis garçons vous avez là ! et ces yeux…”
Mmmmh. Ce sont des filles.
Habillées comme des trappeurs, et aux cheveux courts et ébouriffés, certes.
“Niñas?”
Bref silence. Soupçon d’interrogation.
Et ça repart.
“Mais elles sont magnifiques ! de vraies beautés.”
J’aime cet enthousiasme sans ambages des espagnols, leur désinvolture et leurs élans.
Ils ne s’embarrassent pas de convenances ni circonlocutions. Ils touchent, embrassent, sifflent, applaudissent, se gorgent et se rient, s’esclaffent même. Ils nous voient comme un cirque miniature, tombé de nulle part, bientôt évanoui, une apparition. Et savourent ce moment qui sera bientôt fini. Epicuriens et rigolards.
Et viva España.Pola de Lena, hameau de Ronzòn, Asturias.
C’est un peu une colocation, cet écovillage. Une bande de jeunes, une grande maison, un vaste et joyeux foutoir, les guitares, les camionettes, la douche solaire, le potager gargantuesque. Les visiteurs sont invités aux repas, végétariens, et faits maison. Des mômes braillent et galopent, des chiens vocifèrent, des poules caracolent, la poussière vole, vole, où sommes-nous exactement ? et quand ?
Une colocation, pas tout à fait, non : organisation impeccable et volontariste ; engagement politique avéré ; militantisme passif, dirait-on, pour un monde meilleur, bien sûr, où l’on révère la nature, ménage ses ressources, partage et échange les nôtres.
Maîtres mots ? solidaires, ensemble, joyeusement, bien-heureusement.
On arrive étranger, on y reste une petite semaine, on repart amis.
Et ils nous manquent.
La vie communautaire est souvent un bouillon de culture où germent les coups de coeur.

Delfe avait une crainte, celle de manquer de lait. En Islande, c’est ce qui était arrivé.
Et bien, Luce la sollicite si souvent qu’on va bientôt ouvrir une crèmerie ambulante…
Dans les montées d’Asturie et de Cantabrie, ce n’est pas de la sueur qui dégouline.
On avait anticipé : sponsors qui nous fournissent des laits végétaux en poudre, introduction rapide de l’avocat et de la banane dans l’alimentation de Luce ; on avait moins réfléchi au décalage entre les rythmes de Luce et de Lirio, le nôtre, et les besoins bien naturels de ces dernières.

Lirio est une enfant de bientôt 4 ans tout à fait formidable : intelligente, joueuse, câline, demandeuse, curieuse, drôle et malicieuse, en pleine croissance… bref elle nous rend complètement dingues.
“On mange quoi ? on va manger là quand même ? Je peux avoir un avocat ? On fait quoi demain ? C’est dans longtemps l’Espagne ? Pourquoi le monsieur il a un bonnet ? C’est quoi ce bruit ? Mais si j’ai entendu un bruit là ce bruit là c’est quoi ? Je comprends pas la madame parque elle me parle en Espagne elle dit quoi la madame ? On peut emmener le chien ? On peut emmener le chat ? Je veux m’habiller en princesse. On peut acheter une piscine ? On va voir Mamie Eliane maintenant ? Si maintenant ! Pourquoi c’est pas possible ? Je veux une sucette. Maintenant ! C’est où la maison de Pontcharra ? On y va quand ?”
Car sur le tandem, point de garderie, pas d’école, pas de voisins ou copains qui font un anniversaire, pas de parcs de jeu pour enfants – si, si des parcs. Ils deviennent comme des phares sur notre route. Pueblo en vue, faites qu’il y ait un parc de jeux, que Lirio se fatigue un peu… Car on est tombé dans le piège, au début : la tente à monter, le tandem à régler, cette prise à ne pas louper, la pauvre Lirio tombe toujours mal.
Je l’ai compris quand je lui ai demandé, un soir : “Lirio, tu veux finir ton melon ?”
Pas de réponse.
“Lirio, je te parle, j’ai besoin d’une réponse s’il te plaît…
– Mais je suis en train de faire quelque chose là, tu vois bien ?”
Je voyais bien. Je passais mon temps à lui répondre ainsi…
C’est qu’on cumule, un peu.
Ma faute, ça. Trop gourmand, Damien. Voyage, bébé, enfant, tandem, film, villages autonomes. A l’occasion d’une courte pause à San Vicente, à l’invitation de mon papa et ma maman, je cogite.
Je loue la générosité de mes parents, toujours prêts à conduire 1100 km l’aller pour venir choyer leurs petits baroudeurs – hôtel, restaurant, petits cadeaux et grandes attention – et je cogite.
Il va falloir, bien sûr, encore, adapter, aménager, ajuster.
Lirio et Luce donnent le La, et si nous prenons le temps d’écouter leur mélodie, les choses rentrent dans l’ordre : l’une se détend, se détache un peu de sa maman ; l’autre se rebelle moins, se fait docile et conciliante. Et les parents de soufler…
Parce que quand même, hay que pedalear !

Matavenero, souvenir.
“Wahooo… un tren de bici!”
Le vieux regardait le tandem par dessus ses lunettes de camioneur. Je l’avais bien repéré, qui vadrouillait tout le jour par les sentiers capricieux du village, de haut en bas, de bas en haut, perché sur un vieux vtt grinçant. Âge indéfinissable, origines incertaines, le prototype même des utopistes pragmatiques qui fondent des communautés comme celle-ci. Le tandem, encore une fois, ouvre le dialogue.
J’ai mille questions en bouche… “D’où viens-tu ? depuis quand vis-tu ici ? quels rêves es-tu venu chercher ? les as-tu trouvé ? es-tu heureux ?” Mais je reste muet. Le charisme de ces vieux m’invite au silence. Il avise la caméra. “Je n’ai pas trop envie d’être filmé tu comprends ?” Je comprends. Alors il parle. Longtemps. J’en ferai un livre, sans doute. A la fin, il me regarde par-dessus ses lunettes et je suis saisi par le bleu métallique de ses yeux.
“Alors tu vois, c’est pas toujours facile, c’est même compliqué, une communauté comme ça, c’est du boulot, mais le jeune homme là-bas, c’est mon fils, et la femme derrière lui, qui joue de la guitare, c’est ma fille, ils vivent ici avec moi, avec moi et mon bonheur, parce que oui, je l’ai trouvé, le bonheur, enfin je l’ai construit. Ici. Comme toi avec ton train de bici.”

Il a pas tort le vieux.
Même si on ne dort pas trop la nuit, même si on devient un peu dingo le jour, on a construit cette vie, une fesse dans la norme et l’autre sur la selle, un oeil sur le conventionnel et l’autre sur le nomadisme, dans un strabisme divergent qui nous enrichit même s’il fatigue, et de coup de pédale en coup de guidon, malgré les prises de tête et les casses mécaniques, on avance lentement mais sûrement vers une définition toujours plus précise de notre bonheur.

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Damien pour Planète.D
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