Du plomb dans la cervelle

Au milieu du 20ème siècle, un brillant géologiste américain nommé Clair Patterson parvient à déterminer l’âge de la Terre.

Sacrée performance, quand on sait que la science pataugeait sur le sujet depuis environ 200 ans.

Non content de son coup d’éclat, Patterson enchaîne immédiatement avec des travaux de recherches pour comprendre pourquoi notre atmosphère contient autant de plomb. C’est que sa méthodologie pour dater notre planète – la datation à l’uranium/plomb – lui a fait faire ce constat effarant : nous respirons du plomb. Il creuse le sujet pour établir qu’à peu près tout ce qui se dit sur les effets du plomb sur le métabolisme est erroné. Nous sommes dans les années 50, et depuis 40 ans, toutes les études sur la nocivité du plomb sont financées par des producteurs d’additifs au plomb. Cqfd.

En particulier, une étude de référence établit l’innocuité du plomb par la méthode suivante : pendant 5 ans, on fait respirer et manger du plomb à des volontaires et on étudie leurs selles et urines. Qui ne contiennent pas de traces du métal. On en conclut que le plomb est inoffensif.

Inoffensif ?

Attendez…

On sait aujourd’hui que le plomb s’accumule dans les os et le sang. Mais à l’époque, on s’est contenté de remuer un peu de merde et de pisse. Soit.

Patterson flaire que le plomb dans notre atmosphère est particulièrement nocif et qu’il vient de nos automobiles, en majorité. Il ne sait le prouver, c’est intuitif ; et le voilà qui se tourne alors vers la question de quand ce plomb est-il apparu dans notre air. Juste pour aborder la question d’un autre angle. Patterson imagine alors un procédé génial. L’étude des glaces. Fondée sur le constat que la neige et la glace, dans des zones préservées comme le Groenland par exemple, s’étendent et se déposent par couches régulières distinctives, la technique permet de voyager dans le temps et d’analyser la composition de l’air terrestre pour les siècles, voir les millénaires passés.

Premier constat : avant 1923, pour ainsi dire pas de trace de plomb dans l’atmosphère ; et depuis, une présence qui s’accentue chaque année dangereusement.

Patterson, alarmé, se lance alors dans une croisade contre le plomb. Une guerre sainte pour la santé. Bien mal lui en prend.

C’est qu’en face, il y a le géant industriel Ethyl.

Soudainement, les subventions lui sont coupées. Ses contrats de recherche annulés. Des pressions s’exercent sur lui. En 71, le voilà exclu du conseil national appointé pour étudier les dangers de l’intoxication atmosphérique par le plomb – cherchez l’erreur : il est devenu l’expert américain numéro 1 en pollution atmosphérique au plomb.

Patterson est du genre force tranquille. Il ne faillit pas à la tâche qu’il s’est assignée.

En 86, il obtient, suite à ses mentions, recherches et efforts, le retrait des carburants au plomb. Immédiatement ou presque, le taux de plomb dans le sang des Américains chute de 80 % – petite victoire, car le plomb ne disparaît jamais, et les Américains contemporains gardent 625 fois plus de plomb dans le sang que leurs aïeux d’un siècle auparavant.

En parallèle, Ethyl, le grand méchant, continue à affirmer publiquement qu’aucune recherche ne prouve que le plomb dans les carburants est toxique pour l’homme ou l’environnement. Forcément. Faudrait pas se tirer une balle dans le pied, quand les carburants au plomb représentent des profits de plusieurs dizaines de millions de dollars annuels.

Pourquoi je vous raconte tout ça ?

Parce que je réfléchis tous les jours à ce que je respire, à ce que je mange, à ce que je porte. Et que je fais tous les efforts possibles pour que mes choix, de consommateur, de papa, d’individu, convergent vers une société où des Ethyl ne musèlent pas des Patterson pour continuer à s’engrosser par millions de dollars sur la santé des citoyens. Donc le prochain qui me dit “ça se saurait si le sucre était un poison”, “les produits laitiers ne sont pas toxiques” ou autre billevesée corporatiste aveugle, je lui mets du plomb dans la cervelle 😉

Restez conscients, restez vigilants, restez éveillés – et soyez heureux.

 

 

 

 sources : Bill Bryson, “A short history of nearly everything“, bouquin magistral sur l’histoire de la science, qui se lit comme un roman et vous fera rire autant qu’il vous instruira

Facebooktwitterlinkedinyoutubevimeoinstagram

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *