La Fée Tchétchène

Initialement publié le / Originally posted on 4 août 2016 @ 1:35

LA BALADE DES GENS HEUREUX Pendant l’été 2016, Damien vadrouille en France et alentour, dans son petit appartement roulant prénommé Stanley, avec ses deux filles Luce et Lirio. Au programme, tous les ingrédients d’une jolie vie de tribu nomade sobre et légère, et des rencontres sur le thème du bonheur. Avec à la clé autant de portraits lumineux et positifs pour se dire que ce n’est pas bien compliqué, n’est-ce pas ? d’être heureux.

#2 La fée tchétchène

Ce matin, j’ai couru (pour dire le vrai, un micro footing libérateur sur la promenade, loin de mes trails habituels de deux ou trois heures en montagne), nagé (un bref plongeon assorti d’un aller-retour à la plus proche bouée du lac d’Annecy), fait un peu de vélo trial (une vingtaine de minutes, moi qui suis plus gourmand d’entraînements quatre, voir huit fois plus longs) et une petite séance de gym (comme tous les matins depuis que je suis adolescent).
Donc, rien de bien singulier jusque-là.
Mais.
Voilà la pleine étendue de cette confession : pendant cette heure égoïste consacrée au bien-être de mon auguste personne, mes filles dormaient, enfermées dans mon fourgon.
Seules… ?
Diable.
Cela fait-il de moi un mauvais père ? un père… indigne ?
Le débat que je cherche à démarrer par cette introduction provocante (et néanmoins authentique) est celui de l’équilibre. L’équilibre dans la vie d’un adulte entre son épanouissement personnel et son épanouissement de parent. Le second étant, je crois, tributaire de l’autre, et c’est bien là le propos que je me fais fort de défendre.
Que les esprits inquiets s’apaisent. Quand je laisse ainsi mes files “seules”, c’est dans un contexte précis : verbale d’abord, puisque j’ai toujours expliqué à Lirio, la grande qui a aujourd’hui bientôt sept ans (mais aussi à Luce, la petite de 3 ans et demi qui comprend tout), mes “absences” potentielles lors de leur réveil ; logistique ensuite puisque je ne perds pas le contact visuel et auditif avec le véhicule et ne laisse pas passer dix minutes sans veiller à ce que tout aille bien (en clair, quoique je fasse, c’est dans le périmètre immédiat autour du véhicule). J’ai même poussé le bouchon, dans certaines situations, jusqu’à laisser une radio sur place, dont j’emmène le double, radio que Lirio a appris à manipuler pour communiquer avec moi (un jeu de plus, un partage de plus avec son père, une responsabilité qui grandit aussi). Moralité, c’est une fausse liberté que je m’octroie, une liberté surveillée, mais qui offre un bol d’air miniature appréciable.

 

D’aucuns diront, je n’en doute pas un instant, que voilà encore Damien et ses frasques ; l’original, l’excentrique, l’uluberlu.
Peut-être.
Mais le propos n’est là.
Ce que je mets en place, tout en étant papa à 200%, c’est un équilibre qui me permet, tout le temps qu’il est nécessaire, d’être pleinement disponible pour mes enfants. D’être à fond papa. A mes yeux, cela implique de ne pas l’être à certains moments ou plutôt de s’octroyer certains moments à soi, de se façonner des bulles.
Paradoxal, vous dites ?
Logique, rétorqué-je.
Cela peut m’arriver en leur présence également. Je sens le besoin de me retirer en moi-même, de faire une pause dans le rythme effréné (appelons donc un chat un chat) qui emporte tous les parents, et de surcroît les mono-parents (et je dis cela en ayant bien conscience que mes deux grenouilles sont des enfants très faciles à vivre – patientes, dociles, compréhensives, raisonnables). Parfois, il me faut soudainement une bulle de repli, ne serait-ce qu’un quart d’heure. Alors je préviens les filles :
“Les princesses, je vous prépare des jeux, à manger, à boire, qu’importe, ensuite je vais m’allonger là, ou m’asseoir ici, et pendant la durée d’un épisode des petites sorcières ou équivalent, et on fait comme si je n’existais pas.
– Mais moi je veux pas que mon papa il existe pas. Si tu existes pas ça veut dire que tu es mort ?
– C’est une manière de parler Luce. Ca veut dire, vous restez toutes les deux, vous parlez ensemble mais pas à moi, je ne réponds pas aux questions, aux demandes, rien. Je ne suis pas disponible du tout pendant.
– Ça veut dire on le laisse tout seul, tranquille. Comme s’il est caché on le voit pas.
– Voilà, merci Lirio.”

 

Pendant notre périple camionesque, cela m’arrive. Les filles investissent le salon central du fourgon, je vais m’allonger à l’arrière ou sous un arbre à deux pas, et c’est le black-out quelques dizaines de minutes. Elles l’acceptent bien et ne m’interrompent que très rarement. D’autant que je le relie à leur propre besoin de solitude, qui se manifeste occasionnellement, quand bien même ce sont deux sœurs qui s’accordent à merveille. Nous sommes tous les trois bien conscients qu’il faut des moments de relâche, j’aime à croire. Bien entendu, je pourrais tenir le coup, plus ou moins indéfiniment. Je pourrais toujours enchaîner, passer sans coup férir ni reprendre mon souffle de la baignade au séchage, du séchage au goûter, du goûter à sa vaisselle, de la vaisselle au bobo, du bobo au pipi, du pipi au goûter qui en fait n’était pas tout à fini mais on l’avait momentanément oublié celui-là, du re-goûter à la re-baignade au tour de vélo à la séance de roues et de roulades à grimper dans un arbre compter les fourmis préparer une glace faire du skateboard et ainsi de suite en une danse cyclique endiablée, sans fin palpable, et qui vous laisse le soir vidé comme une truite sur la table d’un pêcheur, le dos cassé, le regard monochrome.
Parents, vous savez tous très bien ce que je veux dire. Les autres… profitez-en tant que ça dure.
Mais est-ce là mon vœu ? me sacrifier pour mes enfants ? m’abîmer et par là-même ternir inévitablement le plaisir que j’ai à m’occuper d’elles ? à court terme, être facilement agacé, bâcler les activités et donc les bonheurs partagés, passer à côté des échanges, passer à côté d’elles ? à long terme, développer l’amertume, me perdre, vieillir pour devenir un de ses aïeuls acariâtres qui professent des “avec tout ce que j’ai fait pour vous” comme s’il s’agissait d’un placement bancaire ou d’un investissement boursier ?
Non.
Je caricature, certes.
Mais…
Non.
Mon souhait, c’est d’être un chouette papa tout le temps et maintenant.
Et je crois bien que si je ne suis pas d’abord un chouette Damien, épanoui, bien dans son corps, en forme, heureux et jouisseur comme je l’ai toujours été, je ne serai pas (longtemps) un chouette papa.
Donc ce matin, oui, je le confesse et l’assume pleinement, quand j’ai ouverts les yeux à six heures trente, j’ai sauté dans mon short, caressé les petites têtes endormies, attrapé mon vélo, fermé le fourgon, et je suis allé m’amuser autour – me faire du bien ; après ce petit coup de trial, et non sans être revenu voir mes marmottes bienheureusement endormies très régulièrement, j’ai saisi une serviette, suis reparti en courant, puis j’ai sauté d’un proche ponton dans l’eau froide du lac, me suis envoyé quelques pompes et abdominaux, étirements et positions de yoga, tout ça sans (trop) réfléchir à mes enfants, mais sans quitter des yeux leur cocon métallique orange. Non, j’ai pensé que ce moment pour moi était délicieux, que la vie était formidable, que même séparé de leur maman rien ne m’empêcherait d’être heureux avec mes petites gonzesses, et je suis revenu écrire ces lignes alors qu’elles s’ébrouaient lentement dans leur lit sous les premiers coups de gouache du soleil levant. Je suis désormais prêt à redevenir, pour les heures à venir, un super chouette papa à 200%.
Et vous pouvez leur demander, je ne crains pas le désaveu.
Le gamin tout nu sur son ponton qui se balançait à la flotte en riant tout à l’heure, et le père attentif qui va dans trois lignes se lever, aller câliner sa progéniture, leur préparer le premier de (sans doute) cinq ou six repas pendant cette journée radieuse, enchaîner toutes les activités, ludiques comme nécessaires, parler, réconforter, câliner, amuser, éveiller, rassurer, éduquer, ne font qu’un.
Un super chouette papa.
Parfaitement.

 

 

Une semaine plus tôt, deux grenouilles et leur super chouette papa faisaient route vers une enclave tchètchène dans la Drôme, sur la commune de Buis-les-Barronnies. Par le truchement d’une entrevue avec Jacques Caplat, fameux agro-économe expert de la bio, j’y avais rencontré Margot. Assis côte à côte, nous buvions les paroles de Jacques, qui donnait une conférence passionnante à Beauvoisin, juste à côté. Les sourires de Margot étaient autant de flashs de joie de vivre et bien entendu, nous avons papoté, papoté, papoté encore et le soir venu, une fois mon interview en poche, j’étais attablé chez elle, devant un repas confectionné à quatre mains, entre son fils et l’un de ses meilleurs amis, comme si je l’avais toujours connue.
Cette “synchronicité”, comme d’aucuns l’appellent, je l’observe et m’en félicite bien volontiers, elle m’arrive souvent, à dire vrai. Mais la multiplicité des cas n’enlève rien à la félicité ressentie et à l’intensité du moment. Margot ne fit pas exception tout en étant exceptionnelle. Après cinq minutes, nous avions le sentiment de nous connaître depuis longtemps, et après quelques heures, nous pouvions nous enlacer le plus naturellement du monde comme de vieux amis. Et son copain, le beau et ténébreux Jildas, itou. Ma tendresse n’est pas sexiste. Câlins pour tout le monde !
Et le lendemain matin : “Je peux te remercier pour ce massage ?”, lui demandai-je après une heure quarante cinq minutes de détente et de volupté, les bras grands ouverts.
“Oui !”, s’exclama-t-elle, “calinothérapie !”, avant de venir me serrer longuement.
La vie, c’est ça. Je le crois fermement. C’est pouvoir se connecter aux belles personnes qui croisent notre chemin, sans détour, sans attendre, sans garantie non plus, c’est s’offrir et recevoir pleinement, naturellement, comme des enfants. J’observe mes filles, quand elles rencontrent sur la route leurs pairs et qu’en un tournemain les voilà chatouillant, chahutant, caressant, jouant avec des mômes dont elles ignorent encore les prénoms. Je les vois prendre des mains inconnues, vives et naturelles, avec ce pouvoir animal de connexion à l’autre, sans ambages ni circonvolutions. Elles me rappellent que je reste aussi cet enfant, je le serai toujours, je ne l’ai jamais étouffé et cela n’est pas près d’arriver, car cela contribue à être vraiment vivant.

De fait, Margot est une enfant d’une quarantaine d’années, lumineuse, facétieuse, pétillante, espiègle. Une belle gosse. Elle part dans des éclats de gorge, envoie des éclairs avec ses pupilles, blague, virevolte, touche, caresse, secoue son abondante chevelure chaotique, change de tenue, passe du coq à l’âne, fait silence soudain après après avoir conversé à bâtons rompus puis repart pour une autre anecdote truculente.
“Tu es toujours comme ça ?
– Oui. Ca déroute, hein ?”
Non, ça ne me déroute pas, ça m’enchante. Je repense à Julien, mon clown volant, qui disait, “n’oublions pas que la vie peut être enchantée”. Margot est un enchantement.
“L’autre jour, je prenais ma douche au tuyau d’arrosage, toute nue sur la terrasse, convaincu d’être seule au monde parmi la garrigue. Et bien je te le donne en mille, le mât en face avait été loué par des vacanciers qui de leur cuisine devaient avoir une vue imprenable !”
Elle rigole, bien entendu. Elle rigole.

 

 

Derrière ces rires, il y a parfois de la peine, dont Margot ne se cache pas véritablement. A la fréquenter, on le sait, on le sent, la vie n’a pas toujours été tendre avec elle et les blessures ne sont jamais loin, jamais tout à fait effacées. Elles sont dans la partition. Mais ce qui compte, c’est la musique finale.
“C’est comme ça, ce n’est pas négociable. Je prends tout avec humour. Sous peine, sans doute, de plonger dans la noirceur.”
Elle exhibe un essai à la couverture noir, justement, Désobéir par le rire.
“Tiens, c’est pour toi ! Cadeau. Prends !”
Je prends. Tout.
“Tu vois, au garage, on se dit tout, mais on prend de la dentelle pour exprimer les soucis, on critique avec le sourire, on se plaint avec humour. Ca marche. Le patron et moi on est dans une vraie relation de confiance, profonde, sincère, entière.”
Oui, car Margot travaille dans un garage automobile.
“Je suis devenu experte en filtre à gasoil, cette semaine.”
Elle est aussi masseuse, je l’ai évoqué.
Et céramiste.
En parallèle, Margot est à l’origine d’une monnaie locale en cours de création dans la zone.
Elle danse, aussi.
Fait son jardin.
En bref, Margot est un ovni.
Posé en Tchétchénie dromoise.
Oui, car, revenons à nos moutons.
Alors que je lui rends visite avec mes filles sur les hauteurs de Buis-les-Barronies, Margot me fait faire le tour de son domaine du moment, elle qui déménage comme elle aime, beaucoup, souvent.
“Voilà ma maison tchétchène !”, s’exclame-t-elle en embrassant du geste un chantier en construction planté dans les champs. Elle occupe les quelques sombres pièces habitables au rez-de-chaussée, qui soutiennent ce qui semble être un embryon de villa, construite par l’architecte Amonbofils, celui d’Astérix et Cléopâtre : tout est de guingois, inachevé, branlant, ubuesque. Le béton nu laisse voir les rafistolages, les poutres de récupération cèderaient sans un enchevêtrement de tubulures métalliques, cela tient un peu du patchwork, beaucoup de la déraison.
“On a pas d’eau potable, l’électricité se coupe souvent, et puis j’ai appris que tout ça n’est en vérité pas constructible, c’est du terrain agricole, qu’on me loue comme un logement… Vaut mieux en rire, non ?”
Et de fait, Margot rit tout le temps.
“Mais la vue, le cadre, la tranquillité, quand même…”

Nous revoilà sur sa terrasse. Pas de nudisme aujourd’hui, elle disparaît à l’intérieur direction la salle de bain, après m’avoir fait un câlin. Je prépare du thé rouge et par la mince cloison je l’entends chantonner, parler toute seule, je pourrais croire qu’il s’agit de ma fille Luce. Margot a une dizaine d’années de plus que moi ; je la sens pleinement femme  et pleinement enfant. Légère. Elle le dit souvent, ça : “Allez ! On est léger.” Pour Margot, le bonheur est un choix incontournable. Une prise de décision avérée, actée.
Bien sûr, il y a une foule de menus détails qui oeuvrent au quotidien pour l’entretenir. La vue depuis sa terrasse sur le Mont Ventoux et les collines abondantes, tous les petits chemins qui appellent à l’exploration et offrent l’évasion. Les fleurs magnifiques qui envahissent son domaine tchétchène, conquièrent le béton de touches colorées presque violentes. Les lumières changeantes du jour drômois et les gorges environnantes où se baigner dans une eau vive. Et puis, les patates sautées, les melons et la calinothérapie, le parapente et les chorégraphies. Mais comme il y a aussi, les deuils, les ruptures, les maladies, tous les coups de couteau du destin, petits et grands, alors…
“Alors, il faut choisir son camp.”, assène Margot en tenue de mécano.
Elle ressemble à un fantassin, accoutrée ainsi. Je lui fais observer. Glisse une référence un peu bête à Lara Croft.
“Oui mais ta Lara machin, là, elle est sexy. Et puis la guerre, oh, oui, bof… L’amour, hein, pas la guerre. L’amour.”
Voilà le camp que Margot choisit. Au carrefour entre lourd et léger, cela fait belle lurette qu’elle a pris son envol.
Sur ces entrefaites, elle part au travail, en “mode rallye” car elle est en retard.
“Tu m’y rejoins tout à l’heure ? Tu es tellement adorable, ça me fait tellement de bien de passer du temps avec toi. Merciiii !” Un bisou. “On est léger !” Elle disparaît dans un nuage de fumée.

 

Je réalise que Margot a habilement évité l’objectif de ma caméra. Elle m’avait prévenu à demi-mots.
“J’aimerais faire ton portrait.
– Oh, les photos de moi, tu sais…”
Lorsque nous la rejoignons au garage, elle poursuit le jeu du chat et de la souris. A défaut, je continue de capturer les ambiances qui composent sa vie. Je photographie tout autour de Margot, jusqu’à peut-être faire son portrait en négatif.
Non, bien sûr, pas en négatif.
Le garage n’est pas une enclave tchétchène, plutôt vieille France. Y flotte une odeur d’huile et de souvenirs, et puis comme la patine du temps, pas celui qui passe et s’enfuit, mais celui qu’on prend pour faire les choses bien. Le temps qu’on savoure. Une odeur d’application à la tâche, de dévotion au métier. La passion, ça sent la graisse et le cambouis, il faut croire. Le gérant m’enserre la main dans l’étau de sa poigne avec un sourire bleu. Je comprends vite le bien-être qu’a Margot à travailler ici. Fini le mode rallye, les aiguilles du compteur tournent au ralenti.
“Mes préférées, ce sont les vieilles machines pour l’usinage. Tout ce qu’on fait avec ! Et puis j’apprends à souder en ce moment.”
Nobles dames alanguies – Jeep, Citroen 2CV, Toyota – presque tous les véhicules en réparation sont des ancêtres.
“Les pièces pour ce 4×4 n’existent plus. On va les usiner nous-mêmes. C’est cher ; moins cher que de racheter un tous-terrains neuf, pourtant. Et puis ça a du sens. Alors on cherche le juste prix ensemble avec le propriétaire.”
Margot esquive encore et toujours, elle fait de l’objection à  l’objectif.
“Mais si je te tire le portrait avec ton masque de soudeur, on ne te verra pas ?”
Elle me donne un petit coup d’épaule et s’évade en riant.
“Je vais retourner travailler, et tu vas retourner voyager. Merci d’être passé me voir. Reviens quand tu veux.”
Le patron la hèle.
“J’arrive ! Je fais un énorme bisou et je viens.”
Dont acte.
Je la regarde s’éloigner entre les automobiles désossées, les mains dans les poches de sa salopette trop grande. Elle sifflote, Margot la fée.

Le soir. Lirio est en train de massacrer ma guitare avec gourmandise.
“On dirait que c’est une berceuse pour t’endormir Luce ok ?
– Ok Lirio”, et de s’exécuter docilement.
Je récupère l’instrument avec un geste tendre pour Lirio – je tâche de lui enseigner en ce moment à ne pas user de sa supériorité physique pour prendre des mains de sa soeur, quand bien même son intention, aider la petite, est-elle louable. J’ignore si je suis crédible, car de fait je suis toujours plus fort qu’elle, et la notion inconsciente de mon propre avantage doit jouer dans nos rapports, malgré tout.
“Je reprends la guitare, ma Lirio. Ca demande du respect et de la douceur, un instrument de musique. Là tu es un peu fatiguée, je crains le geste malheureux. Voilà. Alors, on fait notre liste des petits bonheurs pour aujourd’hui ?
– On a dormi chez Margot et on a joué avec le chien qui a une tête toute aplatie et qui grogne comme un petit cochon.
– On a mangé du fromage de chèvre.
– Oui ! On a fait de l’escalade sur la falaise ce matin.
– On s’est baigné dans la rivière sauvage et on a fait du maquillage avec le… le… comment c’est déjà Papa ? la terre grise et verte ?
– L’argile.
– Oui, l’argile.
– On a fait de la slackline et on a joué à les balles de jonglage.”

 

 

Lors d’une pause sur la route, nous avions inventé un jeu, assis tous les trois en triangle, au moyen de mes balles pour jongler. Nous devions nous passer les balles une par une, lancées dans le giron des autres joueurs, jusqu’à ce que l’un des trois les tienne toutes simultanément ; le malheureux était alors désigné perdant. Un fonctionnement simple qui induisait un enchaînement endiablé de passes et de réceptions pour se débarrasser des balles. Luce a tellement ri qu’elle est tombée à la renverse.
Nous continuons le décompte. Lirio dénombre nos pépites du jour sur ses petits doigts. Elle peine à la tâche. C’est qu’il y en a !
“On a vu le levé du soleil, aussi. 15, j’en compte 15.
– Ah, c’est chouette, ça ! Voilà un bon score.
– Non, 16 parce que aussi on a un super Papa qu’est le meilleur du monde.
– Ca me fait très plaisir d’entendre cela ma Lili. Je fais tout ce que je peux.
– Eh bin tu peux bien parce que t’y arrives.”
Le sommeil la gagne déjà, sa voix est un murmure quand elle vient frotter son bout de nez contre ma joue. Elle vient de planquer sous l’oreiller la dent de lait perdue ce matin.
“Si la petite souris elle me donne des pièces, je vais acheter un camion à mon cousin Liam parce que je sais qu’il adore les camions.
– Tu es vraiment très gentille Lirio. Est-ce que tu voudrais acheter quelque chose pour toi ?”
Je tâte ce terrain car je connais l’immense générosité de ma fille aînée et je ne souhaite pas qu’elle s’oublie au profit des autres. Une juste mesure en toutes choses, se chérir soi autant que se donner. Et avant de se donner.
“Non.”
Bon.
“A la prochaine dent, j’achèterai une petite poupée à ma petite soeur parce que ma petite soeur c’est ma meilleure petite soeur de toute la vie.”
Ah.
Quand je les vois ainsi, pleine d’amour l’une pour l’autre, d’attention, j’ai le coeur qui décolle comme une montgolfière. Ca me fait presque mal. Parfois, je me planque pour pleurer un peu. Pendant la grossesse qui devait nous offrir Luce, nous avons énormément communiqué avec Lirio. Sur la chance que c’était d’avoir une petite soeur ; sur le rôle important qu’elle jouerait dans la vie de Luce, et réciproquement ; sur l’amour que nous partageons tous les quatre, au sens noble du terme : Lirio a bien vite compris que l’arrivée d’un second bébé ne lui enlèverait rien, lui donnerait énormément. Je tenais vraiment à préparer le terrain pour que le lien entre mes deux petites grenouilles soient magique. Et il l’est. Aucune jalousie, aucune amertume ne vient le ternir. Elles se respectent, s’adorent, se valorisent l’une l’autre et ne tarissent pas d’éloges réciproques. Je ne prétends pas qu’il n’y ai jamais de chamailleries ou de conflit, ceux-ci font partie de l’évolution comme de l’éveil. Je ne prends pas parti, je guide, seulement. J’interpelle. Je fais le médiateur non intrusif, pour que l’émotion n’empêche pas de verbaliser et qu’ainsi elles trouvent seules, de façon autonome, la résolution.

 

 

“On se parle gentiment et on s’écoute gentiment les filles.”, ai-je le culot de leur dire, moi qui hausse et durcis facilement le ton pour asseoir mon autorité, convaincu que je suis, comme je leur explique fréquemment, que l’adulte qui s’occupe de tout est en droit, légitimement, d’être obéi.
“Toi, qu’as-tu à dire ? Oui. D’accord. Et toi, que veux-tu dire de ton côté ? Bien. Vous avez bien entendu ce que l’autre explique ? Et vous en pensez quoi ?”
Elles trouvent alors d’elles-mêmes l’issue. Pas d’impasse si on se cause vrai et calme. Je fais pleinement confiance au bon sens de mes enfants. Et ne manque jamais, on l’aura compris, de les encourager sur la voie positive.
“Je suis fier de vous les filles. Vous avez, comme toujours, été très sages et agréables aujourd’hui. Vous êtes vraiment de très chouettes petites filles.
– Les plus chouettes du monde ?
– Les plus chouettes du monde.
– Oui ! C’est ça qu’est écrit sur…
Chuuuuut !”, coupe Lirio, “ça c’est notre secret avec Papa.”
Elles gloussent, allongées sur le dos, au fond de leur chrysalides de duvet. Dans le noir brillent les étoiles que j’ai peintes ce matin, à l’acrylique phosphorescente, un peu partout au plafond du fourgon. Lirio regrettait qu’on ne voit pas le ciel nocturne de l’intérieur du véhicule. Nous y avons remédié.
“Une voiture ou un fourgon, ça c’est un véhicule.”, murmure Luce.
J’aime la précision avec laquelle Luce définit la sémantique des mots ou les associe pour en expliquer le sens, autant que j’aime sa façon d’enchaîner les thèmes sans aucun lien apparent. Elle nous prend beaucoup de court. Et son vocabulaire m’étonne souvent, même si je n’ai pas de référence en la matière – que peut dire une enfant de trois ans et demi ? rien qu’elle n’a pas entendu, sans doute. Mais avec Luce, le melon est “juteux”, quand on regarde fixement c’est qu’on est “intrigué”, les animaux domestiques ne sont pas “féroces”, il faut “vérifier” le matin que le poulailler est bien fermé, les champignons qu’on ne connaît pas son “toxiques”, il faut “l’accompagner” aux toilettes, et si on se casse la figure on est “ridicule”. Pour elle, j’ai même peint un gros croissant jaunâtre au plafond. Ainsi, elle ne ratera pas son rendez-vous lunaire.
Mes filles sont contentes.
Je suis content.
Rideau.

 

[épisode précédent : le clown volant]

[épisode suivant : la tribu de Noël]

 

L’intégralité des photos se trouve ici.

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Épisode #1 : Nour, Le Camp De La Lumière




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Épisode #2 : L’Éloge De La Fantaisie




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1 commentaire pour “La Fée Tchétchène”

  1. Bravo Damien.
    Non, tu n’es pas un papa “indigne”.
    Tu es juste dans ta démarche, celle d’un papa qui sait aussi ne pas mettre de côté sa propre existence d’homme adulte.
    Comme le disait Eric Berne, nous sommes à chaque instant, parent, enfant et adulte. La vraie richesse et liberté est de se savoir passer de l’un à l’autre avec fluidité et bonheur.
    Merci
    Richard

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