La Société…

La morale prend bien des visages, et c’est souvent par le truchement des proches qu’elle parle. Les amis, les voisins, certains proches se font soudain juges, tribunes, sentences.

La morale me dit un jour :

“Mais la société est ce qu’elle est, il faut bien s’y plier, Damien, accepter les conventions, on en fait partie.”

Eh bien la morale a le don de m’irriter.

Qu’on ne veuille pas faire comme moi, je le comprends et l’accepte, bien sûr. Mais qu’on espère me faire rentrer dans le rang avec un syllogisme aussi pauvre me met en rogne.

Bien entendu, la plupart du temps, quand la morale me tient un tel discours, c’est à propos de mon alimentation – mais cela se produit aussi par rapport à mon habitat groupé, mon vœu encore pieux de porter des vêtements éthiques, ma vision de la communication et des libertés individuelles ou conjugales, mon approche de l’éducation de mes enfants et notre manie de voyager… Eh bien je ne mange pas de mouton et je n’ai pas l’intention d’en être un. Si la société, par facilité et appât du gain, veut se rendre malade, je ne vois guère de bonnes raisons de lui emboîter le pas.

“Tes enfants, ils ont un problème avec la nourriture, quand même. Ils se jettent sur les bonbons.”

Logique infaillible.

La morale, sans pour autant avoir étudié ni expérimenté l’alimentation de façon aussi régulière et approfondie que moi, prononce son verdict.

Si elle ignorait mes habitudes alimentaires et celles de ma famille, me tiendrait-elle ce même discours ? me donnerait-elle des leçons sur ma façon d’élever mes enfants ? non. Elle mettrait ça sur le dos de la croissance. Elle se fendrait sans doute d’un sourire, indulgente envers l’enfant gourmand dans lequel inconsciemment elle se reconnait. “Elle a bon appétit votre petite.”, me dirait-elle, ou bien “Oh qu’elle est gourmande !”, un pêché encore si bien toléré – voir valorisé dans cette société, justement, qui loue l’excès mais condamne l’audace, cultive l’individualisme mais écrase l’individu.

Là, non. Je suis marginal, donc mon comportement, le comportement de mon enfant, est une faute. Le fait avéré que sa propre descendance, à notre amie la morale, se comporte pareillement, n’entre pas en ligne de compte. J’ai une alimentation spéciale. Mes enfants raffolent des bonbons. Donc mon alimentation pose problème. Cqfd.

Vraiment ?

Sans doute que je mélange tout, mais soudain je pense à une époque pas si lointaine, dans nos contrées gauloises, où de rares résistants ont refusé, dans leur outrecuidance, de se plier au mouvement de masse. Autour d’eux, on collait des étoiles, on parquait des gens, on pillait leurs boutiques. Direction le camp. Sans doute que des personnes bien-pensantes ont adressé ce même genre de discours petits à celles et ceux qui remettait en question l’élan général. “C’est comme ça. Tout le monde le fait. C’est normal. Suis donc le mouvement. Et ferme-la.”

Ah bon ?

Non.

Je vous vois crier d’ici, “Mais comment mêler la Shoa et l’alimentation vivante dans un même texte ?”. Je reconnais que c’est déplacé, sans doute.

Et provocateur, évidemment.

Mais la lutte contre le nucléaire, la résistance politique, la bataille contre la faim, contre l’homophobie et les inégalités, pour le droit des femmes, leur émancipation… ne relèvent-elles pas de la même désobéissance civile éclairée ? Je suis pénible avec mes histoires de végétalisme cru. Je sais. Je suis pénible avec tout un tas de valeurs. Ce n’est pourtant pas construit sur des “on-dit” mais solidement documenté et expérimenté : désobéissance civile éclairée. Ce que je cherche, c’est  vivre – et en l’occurence manger – en harmonie avec ce en quoi je crois. Sans nuire, sans cautionner des systèmes injustes et sur-consommateurs, sans brader ma santé aux lobbies. En pleine conscience.

Donc la société, elle fait ce qu’elle veut, et moi aussi.

 

Alors que faire ? que dire ?

Se répandre en diatribes, s’évertuer au raisonnement, au débat ? Contre-argumenter, négocier, démontrer. Je ne crois pas. Incarner paisiblement ses valeurs, voilà qui semble plus sage. Ne pas répliquer à la morale que sa péroraison mimétise des à-priori et un vague ânonnement populaire, jamais expérimenté, jamais testé par elle-même – Goebbels disait bien qu’un “mensonge répété suffisamment de fois devient une vérité”, mais ne reprenons pas ce fil déplacé de l’antisémitisme. Ne pas relever qu’elle ignore en vérité, notre morale, presque tout de mes pratiques mais les condamne à travers le simple prisme des attitudes ponctuelles d’une enfant de 5 ans. Ne pas céder non à la tentation de lui faire observer que ses gamins aussi raffolent des friandises, des chips, des gâteaux – bien évidemment. Et qu’en outre, ils ont d’autres problèmes que les miens n’ont pas. Ce serait basse mesquinerie.

Non, car sinon…

“Ah mais tu fais un blocage, tu t’entêtes, Damien.”

Oui, je suis l’incarnation même du blocage, un esprit obtus, cela ne fait aucun doute ; c’est la raison même pour laquelle j’écoute patiemment la morale depuis un moment. C’est aussi, sans doute, cette étroitesse d’âme qui explique pourquoi, au long de mon existence, j’ai si régulièrement opéré des changements profonds, assumé des choix engagés, remodelé mon mode de vie : parce que je suis imperméable au débat et à l’influence. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, dit-on. Ma voisine la morale, change-t-elle souvent d’avis ?

“Tu es trop radical, trop extrémiste, ta fille a besoin d’un repas qui soulève son enthousiasme, au moins une fois par semaine !”

Une fois par semaine ? magnifique programme. Chez moi c’est à tous les repas et chaque jour qu’on dialogue et travaille à obtenir des “Youpi !” et des “Supers !” et des “Oui !”. Et on y parvient sans peine. Que cherches-tu à me prouver, chère morale ?

“Les enfants ont besoin de vivre dans la joie !”

Quelle révélation ! Et moi qui pensais que tous les jeux, les câlins, les massages, les gourmandises, la liberté et les sensations, prodiguées quotidiennement à mes enfants, contribuent à leur joie profonde et à leur bien-être. Elles rient, sautent, découvrent, s’amusent, à chaque instant. S’agirait-il alors d’une autre joie ?

Non. Pas de joute verbale, pas d’argutie stérile.

Sourire, se forcer à sourire même quand les paroles blessent, duper son humeur par un rictus, même contraint. Il redevient vite naturel, car on comprend que la morale, toute agaçante qu’elle soit, c’est la voix de la bienveillance, c’est l’amour des proches qui s’exprime, leur sollicitude. Oui, c’est bâti sur un sentiment inconscient de supériorité, offert avec force maladresse, distribué comme une leçon magistrale à l’irresponsable, l’immature que je suis. Mais il faut savoir l’accueillir, ce discours, et voir qu’il vient du coeur, sans doute. Sourire, donc, et dire avec conviction : “Je prends bonne note de ce que tu me dis là et je l’intègre, sans faute, à ma réflexion journalière et à ma remise en question permanente. Je te suis reconnaissant de te soucier de nous. Merci”.

Merci la vie, et qu’importe la morale.

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3 thoughts on “La Société…

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