Dnews de la Povresita (Espagne, écovillage)

(rappel : le projet Autarcies, c´est la traversée du nord espagnol et des Pyrénées espagnoles, pour enquêter sur les communautés autonomes et les écovillages – cf dossier https://www.dropbox.com/s/n9cs8eajdoxc052/Autarcies_fr.pdf)

Astorga, province de Léon, Espagne.
Le tandem trône sur une place bordée d´arches, sous l´oeil éteint d´une cathédrale.
Lirio et moi faisons festin d´avocats et de graines germées, Delphine est partie chercher une seconde ventrée de ces énormes « aguacates », Luce gazouille dans la remorque.
Une vieille dame qui passe par là se fige devant le spectacle.
« Approchez, venez voir, les phénomènes de foire ! »
Elle bégaye, montre Luce du doigt, Lirio, Luce, le vélo…
« Povresita… » et d´esquisser un signe de croix.

Povresita. « La pauvre petite… »

Luce, pauvre ?
Riche, oui, riche d´une vie de famille et de vagabondages, d´air pur et de nature.
Et puis elle, elle dort le jour.
La nuit, c´est une autre histoire…
Nous, nous pédalons. L´oeil morne et le poil gris, comme nos nuits.
Car Luce a décidé, depuis le départ, de ne plus les faire, ses nuits.
Alors on gère comme on peut, les dénivelés rocambolesques de Galice et les insomnies.
La faim ininterrompue de Lirio, aussi.
A peine un oeil ouvert le matin, ou un bras sorti de la remorque pour une pause, que…
« On mange quoi ? »
« Je veux un avocat. Un gros. Un énorme ! »
« Je peux avoir du chocolat ? »

Lirio, âgée de neuf mois, n´avait guère changé notre rythme en Islande.
Lirio ,âgée de bientôt 4 ans, et assistée de sa soeur de 6 mois qui ne dort que le jour, bouleverse notre progression à travers cette Espagne rurale et montagnarde. Avalanche de questions, d´exigences, de besoins que les pédaleurs épuisés que nous sommes ne peuvent assouvir tous. La tête nous tourne. On respire un coup et…

« Moi je veux un citron moi. Un gros bout ! »
« Et des hamburgers on peut acheter des hamburgers ? »

Première halte, Matavenero, dans les montagnes entre Ponferrada et Astorga.
8 kilomètres de piste de plus en plus mauvaise depuis la route, pas d´indication, les gens d´ici aiment les visites mais les préfèrent rares et de qualité. Il faut être méritant.
Et puis une descente vertigineuse sur un sentier de chèvre où il faut retenir le tandem de toutes nos forces. Sous la pluie. Enfin, Matavenero se dévoile derrière des lambeaux de brume. On dirait le Machu Picchu.

C´est assez dur de gagner Matavenero, du coup, on reste un moment. Le temps que les habitants, dont certains ont dit au-revoir à notre société voilà plus de 20 ans, se laissent apprivoiser un tout petit peu. On parle autogestion, utopie, autosuffisance, potager et plantes médicinales. On découvre un petit Moyen-Âge bienheureux, sobre, qui certes traverse une crise sociale et affronte la nécessité de changer de système politique, mais qui témoigne de la capacité des humains à entretenir une vie préservée, à chérir un microcosme au naturel, à faire passer la communication et le rêve avant l´ambition personnelle. Les maisons sont de bois, de bric et de broc, l´eau chaude est solaire et par définition irrégulière, le vent soufle dans les tuiles et l´eau coule dans les canalisations.

Les enfants du village sont nombreux. Quantités de famille se sont fondées ici. Ils courent pieds nus par les sentiers terreux et jamais plats. Les rares randonneurs de passage leurs voient crasse et salissures. Nous voyons liberté et autonomie. Ils savent tout faire, ces gamins, ils n´ont peur de rien. Même pas de la ville, la sale ville qu´il faudra peut-être affronter un jour.

Nous regardons tous ces mômes épanouis.
C´est bien la preuve qu´elle marche, cette utopie.

Et puis un jour, l´appel de la route. On charge patiemment sacoches et tandem, remorque et bagages, sur le téléphérique bricolé il y a 15 ans, et l´on remonte par où nous sommes venus, il y a quelques jours ou quelques années. On ne sait pas bien, la chronologie, la chronophagie des humains ne vient pas jusqu´ici.

Les câbles chantent le vent, le matériel est acheminé, d´en haut, nous saluons les passagers de cette utopie et leur crions notre reconnaissance et nos voeux de bonheur. Le vent emporte les mots mais l´émotion reste.

Et le voyage continue.

D.

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