Le Clown Volant

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LA BALADE DES GENS HEUREUX Pendant l’été 2016, Damien vadrouille en France et alentour, dans son petit appartement roulant prénommé Stanley, avec ses deux filles Luce et Lirio. Au programme, tous les ingrédients d’une jolie vie de tribu nomade sobre et légère, et des rencontres sur le thème du bonheur. Avec à la clé autant de portraits lumineux et positifs pour se dire que ce n’est pas bien compliqué, n’est-ce pas ? d’être heureux.

#1 le clown volant

 

« La nuit, ça me donne triste ! »
Luce se pelotonne contre moi avec un frémissement à peine feint. Elle a un visage rond, un petit nez miniature sur le modèle de sa maman, de vastes yeux marron-vert brillants comme des billes, et aujourd’hui je lui ai fait des couettes magistrales que je n’ai pas eu le cœur de démonter au coucher. Elle se sert un peu plus fort. C’est une petite boule d’énergie et de tempérament qui use parfois de tels artifices pour que je la cajole sans avoir à le demander explicitement. D’autres fois, elle sait également réclamer des câlins sans les justifier. Comme ça, tout de go : « Papa ! câlin. » Le ton ne souffre pas de négociation, les bras sont ouverts, aucun échappatoire. Je capitule bien volontiers. L’un dans l’autre, en addition avec la tendresse gargantuesque de Lirio, mon autre fille, je suis un papa célibataire gorgé d’affection. Je ne négocie pas. Les câlins, on en fait à tour de bras, c’est le cas de le dire.

 

« Tu m’expliques pourquoi ça te rend triste la nuit, Luce ? »
Les deux petites sont étendues dans leur lit, à l’arrière de notre fourgon. Je masse et caresse leurs petits corps fermes et doux, tous chauds sous les sacs de couchage. L’un de nos rituels du soir. Nous pratiquons le massage et la caresse comme les britanniques boivent le thé ou les argentins tètent leur bombicha, sans y penser, naturellement, dès qu’on passe à portée de mains. Invariablement, Luce insiste : « Tu appuies bien sur la colonne vertébrale. » Il y a peu de temps encore, elle prononçait « la polaire des bras » et il m’avait fallu deux jours pour comprendre de quelle partie de son anatomie il s’agissait.
« Bin, à cause des loups, des monstres, des méchants, tout ça… »
Luce arbore sa petite moue de Droopy pour appuyer son propos, lippe inférieure avancée et paupières tombantes.
« Alors, c’est beau, la nuit, mais ça, ça me donne triste, par contre. »
A trois ans et demi, elle parsème ses discours, depuis une bonne année maintenant, de locutions de coordination surprenantes, utilisées à bon escient.
« Eh bien, on peut se concentrer sur ce qui est beau. On réfléchit ensemble ?
– Ok Papa.
– Alors, ce qu’il y a de beau la nuit…
– Les étoiles ? La lune ! moi j’adore la lune.
– Oui Luce, les étoiles, la lune bien sûr. C’est ta grande copine la lune, n’est-ce pas ? »
Luce repère en effet l’astre nocturne comme si elle avait rendez-vous avec. Où qu’on soit, en fonction du solstice ou de l’heure, la voilà qui pointe soudain le doigt et s’exclame sur un ton chantonnant : « La luuuuune ! »
Lirio nous observe, allongée à la romaine, avec cet air songeur que je connais tant. Ses yeux à elle sont clairs, bleu-vert et hypnotiques, avec souvent comme une touche d’absence, car c’est une enfant à l’imaginaire prolifique.
« La nuit, ce qu’il y a de beau, c’est les rêves…
– Bien trouvé, Lirio, effectivement.

 

Et les chauves-souris ! », renchérit Luce, dans un registre plus concret. Et plus velu.
« Oui, pourquoi pas. Et maintenant, si on pensait à tout ce qu’on a fait de beau aujourd’hui ?
– Je suis monté debout sur tes épaules.
– On a joué au monstre qui nous attrape.
– J’ai appris à faire la roue.
– C’était une journée trop cool parce que on a vu la lune au-dessus des hirondelles, euh, des éloniennes, euh… les grandes hélices du vent là celles-là.
– On a mangé deux barquettes de frites !
– On a vu des pestacles ! Plein de pestacles.
– Oui, on a vu le pestacle de ton copain le clown, c’était trop cool ! C’est pas un clown triste lui c’est un clown content. Avec les autres, celui qui fait Bricolex, et puis celle qu’a des paillettes et qui sort du gâteau, et puis celui qui porte une couche et fait le docteur, et puis l’autre et l’autre et l’autre, ils volaient dans les airs ! »
Luce bat des mains, et rit de bon coeur. Lirio me regarde en coin et glousse.
« Et puis celui de Bricolex, avec son costume, on voyait trop bien son petit zizi… »
Je m’esclaffe.
« Quand il dit, là, ‘et puis surtout, c’est bien agréable’ avec son marteau. »

 

Nos papotages continuent un peu, l’énergie d’une journée activement remplie de petites pépites de joie retombe doucement, puis bien vite les filles s’enroulent dans leurs sacs de couchage et s’endorment. Je les regarde un moment, je cale mon rythme cardiaque sur leur respiration sereine, comme quand elles étaient des nourrissons, de petites créatures que j’allongeais sur mon torse pour la sieste, les bras ballant autour de ma poitrine, quand je n’osais alors plus bouger pendant des heures de peur de rompre le charme du contact des peaux, dissiper leur odeur toute neuve, revenir à la réalité. A pas prudents, je sors de  notre maison roulante, et je contemple le campement. C’était la mission de Lirio cet après-midi, compter les camions et les caravanes installés là, sur cette vaste pelouse, autour d’un chapiteau imposant à l’orange un peu passé.
« 15 fourgons et 19 caravanes ! »
Un petit village de gitans du spectacle que la lune cristallise. Il reste des lampions multicolores, çà et là quelques copeaux de voix se mêlent au vent et à des accords de guitares, l’air sent la provence papale, de l’autre côté du Rhône, Avignon bourdonne encore.

« Les copains ils volent dans les airs ! », avait dit Luce.
Nous sommes venus rejoindre ici La Grosse B., la troupe de mon copain Julien. « Avignon, où es-tu ? », chantait Luce dans le fourgon alors que nous approchions des remparts. Le chemin de l’énergumène a croisé le mien au festival du film d’aventure de La Rochelle, lors d’une des dernières interventions du regretté Tancrède ; saxophoniste et acrobate, Julien fait partie de la tribu des incomparables Flying Frenchies qui a vécu le projet « Back to the fjords ». Coup de cœur instantané pour le bonhomme : j’avais alors eu le plaisir d’une fin de soirée en compagnie des deux artistes de la cabriole et de Véro, l’amoureuse de Julien, clown comme lui.

 

Car c’est ainsi que se définit volontiers Julien. Dans son esprit, semble-t-il, le théâtre de la vie et la scène du cirque ne sont que les deux faces d’une même pièce. Justement. Le numéro de La Grosse B. auquel nous avons assisté ce soir, « Insert Coin« , c’est le jeu de la vie et c’est aussi une fusion : des acrobaties renversantes à la bascule, une culture rock indélébile, des clowneries et beaucoup d’humour, un univers onirique parfois déroutant ou angoissant mais surtout explosif, jouissif, libérateur.
« Le clown, c’est moi, pour de vrai. »
Julien a posé cet après-midi sa silhouette de quarantenaire athlétique et sa chevelure indomptable dans mon fourgon. Pour se livrer un peu, et sourire, beaucoup.
« Le clown c’est la liberté de dire et faire tout ce que tu penses véritablement, de lâcher bride, d’accomplir l’enfant. Tu t’émerveilles, tu te lâches, dans la poésie et le burlesque, dans le respect et l’éveil, mais tu es vraiment toi.
– Comme une soupape de sécurité ?
– Aussi, oui. Le clown permet à l’enfant et l’adulte de cohabiter. Et puis, on a tous notre part de tristesse. Si on est pas activement heureux, elle peut surgir n’importe quand. Le clown a aussi la courte-mémoire du poisson rouge, il te permet de tourner des pages, d’en écrire de nouvelles.
– C’est la fenêtre d’expression de ton monde intérieur, celui qui n’est pas toujours convenable en société, alors qu’on le porte tous en nous ?
– En quelque sorte oui. C’est faire fi des limites, des conventions. Le clown c’est savoir que la vie peut être enchantée. Que ça ne tient qu’à toi. »

 

Julien ébouriffa sa tignasse un peu plus et sourit. J’ai vite compris que ce gaillard avait la joie de vivre chevillée au corps. Il dégage une gentillesse non négociable. Pour lui, le bonheur, c’est avant tout une façon d’aborder la réalité.
« Je n’ai pas véritablement le trac. Mais les entrées sur scène, ce sont des déclencheurs de bonheur. De jouissance. Et une dose raisonnable de trac, disons d’excitation ou d’appréhension, dans le bon sens du terme, ça y contribue. Je dis appréhension dans le sens appréhender, pas dans le sens craindre. Appréhender c’est à dire aussi anticiper. Pendant ces quelques secondes avant d’apparaître sous les projecteurs, je visualise les envols, les grimaces, la gestuel.
– Tu parles de projection mentale ?
– Oui, c’est ça. Et c’est un moment intense de bonheur. De sensations et de plaisir physique comme intellectuel. Parce que dans le feu de l’action, c’est l’instinct qui prévaut. Ton corps sait ce qu’il a à faire, il est en pilote automatique, et tu n’es pas vraiment conscient de ce que tu vis. Tu sens mais tu ne conceptualises pas. Alors que juste avant, quand tu es encore dans la projection mentale, comme tu dis, tu prends pleine conscience du bonheur qui t’attend un pas plus loin, dans une demi-minute. C’est le pied ! »
« Insert Coin » raconte l’épopée d’un joueur de flipper qui pénètre dans sa partie. Devenu lui-même la balle dans la machine, il est alors son propre enjeu et enchaîne les missions, à la rencontre de personnages déjantés, le tout ponctué de sauts à la bascule qui figurent le flipper. C’est, donc, aérien, rocambolesque et foncièrement décalé.
« La bascule c’est un agrès, un outil. Le clown c’est moi dedans. Les agrès, c’est moi dehors. », reprit Julien. « J’adore apprendre de nouveaux agrès, progresser, évoluer. Ca fait partie de ce qui m’enchante, de ce qui rend la vie magique. Cette découverte de soi, de sensations. Et tant qu’à faire, j’apprends avec le sourire. Je suis convaincu qu’on retient mieux ainsi. Il faut accepter cette idée folle : tout peut bien se passer ! Si on apprend avec enthousiasme, avec plaisir, on avance bien mieux, plus loin. On réagit mieux, on est plus éveillé, plus connecté. Je le sens, je le sens dans mon corps. Ca ne veut pas dire que j’occulte les risques, mais que je les accueille en étant au meilleur de mon potentiel. Ca m’a aidé quand Tancred a eu son accident. Sa mort nous a évidemment profondément affectés. Tu t’imagines passer des semaines avec devant les yeux le film de ton pote en train de s’écraser au sol ? J’ai cru que ça allait durer toute la vie. Mais non. Ca passe. On rebondit. La bascule, c’est le rebond, une figure allégorique majeure dans la vie. »

 

 

Je nous servis deux grands verres de smoothie. La chaleur ondulait sur le campement, désaturant les couleurs. Julien pris une bonne rasade.
« Excellent ce truc-là ! »
Il se pourlécha avec gourmandise.
« Le rebond, je le vis dans le jazz aussi. Le rebond et l’envol : tu vois, tu as ce moment où, quand tu apprends une nouvelle acrobatie, tu passes le cap, ton corps sait faire sans que ta tête ne travaille consciemment.
– Bien sûr. Certains appellent ça le 4ème stade de savoir : au stade 1, tu ne sais pas que tu ne sais pas ; puis tu apprends et alors tu sais que tu ne sais pas ; ensuite tu maîtrises la connaissance ou le savoir-faire, et alors tu sais que tu sais. Mais le stade ultime, le 4ème, c’est quand tu oublies que tu sais et que ton être le fait ou la maîtrise d’instinct. C’est acquis.
– Oui. C’est ça, l’envol. Une pure jouissance. Du bonheur en barre. Idem avec une musique, dès lors qu’elle est assimilée. Je pratique l’improvisation, je ressens ça tout le temps. Si je me concentre simplement sur tous ces moments de rebonds et d’envols, alors ma vie est un défilé de bonheurs. Dans le jazz, le rebond provient du décalage entre les temps forts rythmiques et harmoniques. Ce petit truc qui te fait penser, tiens, il s’est passé quelque chose là. Tu ne sais pas bien quoi, mais c’était bon. Le musicien n’intellectualise pas ça, il le vit, il le joue. C’est le moment où tu atteints le déséquilibre stable, où tu pilotes le déséquilibre. Une autre allégorie de la vie, ça. »
Nous trinquâmes au déséquilibre stable.
« Une anecdote : un jour, dans la rue, j’avise un SDF qui jouait du saxophone sous un pont. Je le rejoins, et sans un mot je l’accompagne. On a improvisé ensemble pendant une heure. Sans se parler. Puis on s’est serré la main et chacun est reparti de son côté. »

 

 

« Cirque, grimpe, musique, la vie de clown est bien dense, c’est une partition avec plein de croches, non ?
– J’ai la réputation de ne pas dormir, j’ai toujours plein de projets en cours, et je m’en sens privilégié. Il y a des échecs, des complications, des phases laborieuses et frustrantes, bien entendu. Mais ce n’est pas de réussir à tout prix qui m’importe. C’est la variété, les tentatives, les expériences. Les rencontres, les aventures. Comment être fatigué avec une vie si riche ? »
Nous bûmes. Le silence se posa là comme une plume tombé d’un déguisement, sans malaise aucun. Les silences entre gens qui s’entendent ne sont que des ponctuations muettes d’un plus vaste échange.

Je me retrouvais bien dans le discours de Julien. Car c’est un privilège que d’être vraiment vivant et de le savoir. D’être riche et de s’en repaître. J’y pense chaque jour, sur mon vélo, dans mes chaussures de trail, derrière ma caméra, devant un public. A chaque instant partagé avec une belle personne – et elles sont pléthore sur le chemin du petit dissident, modeste aventurier, créatif indépendant, vagabond moderne à temps partiel, que je persiste à être. Et dans les bras de mes filles, bien sûr : où donc mieux cerner le bonheur qu’au contact des enfants ? soumis à l’intense vibration de leur force vive. Leurs raisonnements rafraîchissants, leur tendresse acquise et généreuse, leurs besoins sans détours. Je peux évoquer tant de cartes postales mentales qui, chacune, incarne un visage du bonheur : nous trois en enfilade sur le marche-pieds du fourgon pour une séance de démêlage de cheveux collective ; leurs fous-rires explosif à l’arrière alors que je conduis ; dévorer un melon gorgé de jus et pour ne pas parler la bouche pleine, se dire avec les yeux comme c’est délicieux ; les multi-massages sur la banquette, Lirio qui me dessine des arabesques de caresses sur les épaules pendant que je pétris le dos musclé de Luce, et puis l’inverse. Avec la naïveté toute partiale du père, je m’interroge parfois à haute-voix : « Mais comment avons-nous fait des enfants aussi gentilles et belles ? » Lirio me rétorque alors, avec un haussement d’épaules : « Bin, parce que vous êtes gentils et beaux tout pareil, bien sûr ! ».

Là-dessus débarqua Luce, de retour avec sa soeur d’une séance d’escalade sur une structure tubulaire installée derrière notre camion – ou peut-être était-ce d’un saut dans la petite piscine, vautrée parmi les caravanes de la Grosse B, où paressait un dinosaure gonflable ? Je confesse que je laisse volontiers mes filles vadrouiller et explorer, avec pour seule consigne de revenir me voir régulièrement pour signifier que tout va bien. Je choisis de leur faire confiance, compte-tenu du bon sens que je tâche à chaque instant d’inculquer en elles. Tant qu’on sent sur soi, aux bons moments, le regard bienveillant et protecteur de l’adulte, la liberté et l’autonomie sont, je crois, de belles écoles de vie.

 

« Papa tu peux déprocher la table ? pour que je m’assis sur tes genoux ? »
J’éloignais le meuble incriminé pour lui ménager la place de s’installer. Outre quelques menues fautes dans la conjugaison des verbes, Luce usait alors régulièrement de mots recomposés de son invention, selon une logique imparable et simpliste : « décasser » pour réparer, « déprocher » pour le contraire de approcher, tout comme on dit détendre, défaire, démonter. Elle vint frotter son museau au mien.
« Quand on se touche le nez, c’est le bisou Esquimau, Papa. », asséna-t-elle en riant.
« Et ça, regarde, ça… »
Et de rapprocher son oeil du mien au point d’entrechoquer nos crânes.
« Ca c’est le bisous Nours, c’est quand on se touche les sourcils. »
En véritable petit clown, elle mua sa mimique rieuse en moue faussement fâchée.
« Et là c’est pas drôle parce qu’on se fait un peu mal, en fait. »
Julien s’esclaffa derrière son verre de smoothie. J’empoignais ma fille.
« Alors pour guérir on fait une…
… attaque de chatouilles ! », stridula-t-elle dans mon oreille, extatique.
Et que vive les envols, les rebonds, et le déséquilibre stable.

 

 

[épisode suivant : la fée tchétchène]

 

L’intégralité des photos se trouve ici.

N.B. Une collecte est en cours pour aider Damien à financer le montage de son dernier film, consacré au freeride, à l’alimentation vivante, au fatbike et aux volcans du Nicaragua ; une grande partie de son travail est accessible librement mais pour continuer il lui faut monétiser le reste, alors si soutenir Planète.D relève pour toi tu bon sens ami lecteur, et si tu as des contacts qui vont penser pareil, clique sur, et diffuse ce lien :

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