La foulée du lynx

Il est bon de transformer les jours normaux en exceptions. Pour y parvenir, en ce qui me concerne, rien de tel que réunir ces facteurs : envie de courir, pas envie de dormir, beau terrain de jeu à portée de pieds. 4 heures 30 ont sonné à un clocher voisin, je suis en vacances dans le Jura, et dans le salon m’attendent – m’appellent ! mes chaussures de trail minimalistes*. A quoi bon rester au lit éveillé ? Quitte à cogiter, j’aime autant le faire en action. La course à pieds est une forme mobile de méditation que je pratique depuis si longtemps… que je ne suis plus surpris de constater comme les pièces du puzzle qu’est ma vie tombent facilement en place après quelques heures de crapahute.

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Me voilà dehors. J’ai dans le crâne la voix de monsieur Cobain qui grince.

« I need an easy friend
I do with an ear to lend
I do think you fit this shoe
I do, won’t you have a clue? »

N’est-ce pas curieux comme on se trouve parfois nostalgique de choses qui, à leur époque, ne nous avaient pourtant pas conquis ? Le monde vouait un culte à Nirvana, et donc, je m’en désintéressai. Cqfd. Quelques décennies plus tard, le génie mélodique de Kurt s’est révélé à moi comme une gifle. A bientôt 40 ans, je frissonne aujourd’hui à l’écoute de titres que j’avais superbement ignoré alors, mais qui me transportent dans mon adolescence néanmoins, par une entorse de la mémoire à mon histoire personnelle. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.

« I’ll take advantage while
You hang me out to dry
But I can’t see you every night
Free »

Et me voilà donc sur une petite départementale, et cette petite départementale longe la frontière franco-suisse, et cette petite départementale sinue entre le village frontalier de La Cure et cet autre, Bois d’Amont, aux pieds d’un massif appelé Noirmond, dans le Haut-Jura. La route est allumée de givre, comme ces éclairages doux qui nous mènent à nos places de spectateurs dans les cinémas. J’aime les cinémas. Il y règne un silence ouaté comparable à celui que j’expérimente ici-même, alors que j’interrompe monsieur Cobain : le silence qui suit une chute de neige. Ce silence incomparable qui n’est pas l’absence de bruits mais leur étouffement. Leur capture. La lune, farouche ou espiègle, je ne saurais dire, joue à saute-nuages. Et punaise. C’est beau. Si beau. Et c’est bon. Si bon.

Avec tout ça, j’en oublie que je cours pour ainsi dire pieds nus.

« I’m standing in your line
I do hope you have the time
I do pick a number, too
I do keep a date with you »

Je le confesse bien volontiers, j’ai facilement froid aux extrémités. Lors de mes tournages de films en milieu arctique, c’est un exercice de jonglerie permanent que de manipuler la caméra sans attraper l’onglet. Fort naturellement, partant courir en chaussures minimalistes sur la neige, je m’attendais à souffrir de la température. Et pourtant. Hier matin, je suis allé gambader sur la piste de ski nordique de la GTJ** ; un crachin épais très jurassien suintait sur le plateau des Rousses et s’infiltrait partout comme un agent secret. Aux premières foulées, la neige pénétra mes 5 Fingers. Pourtant, la sollicitation permanente des orteils – occupés à griffer ou creuser la neige – et la cambrure continue de la voûte plantaire, le concept même, finalement, de courir en minimalistes, ont semble-t-il entretenu la circulation sanguine le temps de mon bref footing – une bonne heure, moitié sur neige, moitié sur route givrée, sous la pluie floconneuse.

Constat réitéré cette nuit. Il faudra tester par des froids plus sérieux – il doit faire une poignée de degrés sous zéro, seulement. Mais je sais que je me suis gelé les petons par plus doux.

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Résultat intéressant, donc. Côté adhérence, pas d’écueil majeur. Nous resterons sur les fondamentaux : la neige, ça glisse. Mais pas plus en minimalistes qu’avec mes trails conventionnelles, je crois.

« I’ll take advantage while
You hang me out to dry
But I can’t see you every night
Free
I do*** »

Il restera surtout de ces deux sorties consécutives le plaisir un rien absurde, peut-être, de courir « pieds nus » dans la neige. Un plaisir  intensément activé par le froid, et oui, un plaisir de gosse, le nez au vent sous les flocons, les yeux plissés – autant par la météo que par la joie.

Courir.

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>>> épisode précédent : « la foulée du lynx » /// épisode premier : « courir avec ses doigts de pieds » <<<

 

 

* Ces chaussures m’ont été fournies par Manoel et 5 Doigts 2 Pieds que je remercie pour m’avoir fait découvrir le trail minimaliste

** Grande Traversée du Jura

*** « About A Girl« , Nirvana – BLEACH, 1989 [Kurt Cobain, DGC Records]

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