[RIDE] Je Fais Du Fatbike

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Cet article a été publié en 2015 dans le magasine WIDER.

Le fat quoi ?

Les Russes idolâtrent le sidecar Oural – Tesson aussi, mais d’un homme à la plume acérée qui porte sans frémir le bicorne, on peut s’attendre à tout, n’est-ce pas ?
Au Népal, les cavaliers du Mustang vivent sur leurs chevaux. Y dorment sans doute, avec peut-être la même rigidité nocturnale que leurs carnes magnifiques, un demi-oeil nictalope ouvert sur les ruissellements de la nuit.
La mule est monnaie-courante dans les Pyrénées hispaniques ou sur les veloutes des contreforts andins. Elle y modèle encore et toujours des sillons centenaires, un éloge à la lenteur d’arpenteurs nonchalants.
Moi, je suis l’amoureux transis des montures cyclopèdes. De la transmutation mécanique de mon bouillonnement vital en fulgurance horizontale.
Et pour être tout à fait exact, je fais du fatbike.
« Du fat-quoi ? », va s’enquérir le lecteur, perplexe.
Je sais…

 

 

Je fais du fatbike en Laponie

Fat signifie « gras ». Le fatbike est essentiellement un vtt qui a pris de l’embonpoint dans les pneus. 4 (fat) ou 5 pouces (big fat) ; jantes à l’avenant – de 47 à 100 mm d’encolure. Au reste, ligne conforme : cadre acier, aluminium, bambou ; géométrie long-courrier ou chèvre agile, tout existe. Il y a au-dessus de chez moi, dans les Alpes iséroises, un ruisseau qui cavale en bas de la montagne. A vtt, on le descend assez bien. A fatbike on le remonte…
Le lecteur s’interroge : « Mais c’est un vrai tracteur ! ça doit être laborieux à faire avancer… ».
Entendons-nous, il faut les jambes. Mais le fatbike est agile et nerveux si on le dessine ainsi – affaire de géométrie. Sa capacité de franchissement est clairement supérieure à celle d’un vtt. La neige, la glace, le sable, la boue… là où sur mon vélo, je cale, sur mon fatbike, je passe probablement. « Et sur route ? », me dira-encore le lecteur, sceptique. Il suffit de regonfler les pneus. Nonobstant , Il faut oublier le chronomètre, ce vieil ennemi de la sérénité. Sur un fatbike, on roule partout, mais on roule mollement : à basse pression – autour de 0,5 bar. En mode sport comme voyage – car on peut adapter des portes-bagages ou tracter une remorque. Voir… une pulka. Eh oui, la neige. La Finlande, la Norvège…
J’entends d’ici les exclamations : « Pfff, ce n’est qu’une mode de plus venue des USA ! »
Mode il y a, j’en conviens, mais c’est l’arbre qui cache la forêt – je veux le croire. Une forêt de pratiquants assidus qui ont trouvé l’outil pertinent, le vélo tous-terrains et tous-travaux ultime.
Car c’est aussi mon outil de travail, qu’on ne s’y méprenne. Mon métier de réalisateur, et un film sur une aventurière à ski, m’ont ainsi convoyé en Laponie. N’étant point fan de raquettes et peu désireux de m’encombrer de skis quand il faut manier caméra et trépied, j’ai voulu tenter, sur des sections de son parcours, de la suivre à vélo.
Plantons le décor.

Nuorgam est un bourg frontalier catatonique qui enjambe une rivière soudée par le thermomètre – c’est la Tenojoki, aux confins de la Finlande. Voilà l’antichambre de la Norvège. Encore une sinusoïde de collines pelées et c’est le Cap Nord. Au levant, un fjord, que le fleuve délaisse pour rallier la mer de Barents, flirte avec les terres tolstoïennes. L’Europe occidentale s’achève dans les parages, le pôle semble un voisin indéfinissable tapis à l’encoignure.
Les monts que je traverse en selle ne sont pas totalement imberbes. Des pousses rabougries, contractées par l’hivernage arctique – sans doute des bouleaux – en lèchent les coteaux. Une échancrure dans le lourd voilage des cieux découvre maintenant un quartier de soleil blafard, mais par contraste, c’est un orange incandescent qui inonde soudain mon terrain de jeux.
Me voilà dévalant les arpents des collines norvégiennes sur mon fatbike. L’aventurière, qui s’appelle Nathalie Courtet, part au nord. Je bifurque à l’opposé. Nous nous retrouverons dans quelques nuits – je ne compte pas en jour, ce serait abusif, en plein mois de février, dans l’Arctique – à un point GPS défini plus tôt ce matin. L’air picore mon derme, la neige est exquise, les ergots de mes pneus obèses s’y cramponnent avec sensualité. J’attaque dans les courbes, soulève une gerbe de poudreuse mais ne glisse point. Je mords, non pas la poussière, mais les flocons qui valsent – je souris. L’engin trace un monologue profond et lisible, comme un tatouage à la face du monde arctique. Dans un creux de l’erg immaculé, un coup de rein, et je remonte la pente, bien assis sur ma selle. Le pneu désenfle, épouse les cristaux, se fait grimpeur, le vélo oscille, et je gravis. Diable ! je monte à bicyclette une pente enneigée, quelque part dans le cul-de-sac polaire de la Norvège.
Tout de même. J’ai bien fait de me lever ce matin.
C’est curieux, comme le plaisir peut naître sous ma gomme, remonter le long de l’échine de mon fatbike, et me parcourir la carcasse en vagues de bonheur. Je pédale depuis que je suis né, et je vis dans les Alpes pour leurs sommets enneigés. Un vélo hors-normes devait réunir les deux. Et me propulser en Arctique.

 

Une colline, deux collines, et revoilà la rivière. Les couleurs nationales claquent dans le vent sur le toit d’une maison borgne, comme un fouet multicolore au crâne blafard d’un pirate. Je déboule en canidé dans un jeu de quilles, sur la glace coquette : elle s’est poudrée. L’adhérence change, mais en plaquant mes roues au sol avec conviction, en jouant de mon maigre poids, je ne chavire pas. Il faut du mordant, encore. Coucher le vélo sous soi et non pas se coucher avec le vélo. J’attaque, je déhanche, je slalome entre de petits tas de neige fraîche accumulés par le vent, je flirte avec la limite. Je m’ébroue, et me dandine.
Je suis vivant.

 

Je fais du fatbike dans le Vercors

Bien sûr, l’expérience laponne n’a pas toujours été d’une si primesautière facilité. Comme je l’ai narré dans d’autres colonnes, il aura fallu par exemple embrasser la tourmente pour rallier le Cap Nord aux côté de l’aventurière, avec une pulka et ses 40 kilos attelés au fatbike, une visibilité utérine et jusqu’à 100 kilomètres heure de vent latéral. En toute honnêteté, rien de dantesque, surtout à la lumière des effarantes prouesses de ma protagoniste. Les Teutons le disent, avec un flegme, curieusement, tout britannique, « il n’y a pas de mauvais temps, il n’y a que de mauvais vêtements ». Et puis, un constat simple me donnait alors du coeur à l’ouvrage : les limites n’étaient plus celles du vélo mais les miennes. A quelques plaques de glace près…
J’ai donc voulu réitérer l’expérience itinérante hivernale à domicile, dans le cadre de ma série de films « France, terre d’aventures », où je me propose chaque fois d’aborder un territoire local à la façon d’un nomade autonome perdus aux confins du monde.
Mon tout premier périple à vélo s’est déroulé une fin de semaine printanière dans le Vercors. 20 ans révolus, j’y revenais sur des pneus décuplés, au moins doux de l’hiver. Avec le voeu de le parcourir du septentrion au faîte sans descendre de ma selle. Un ami, Fred, chevauchant monture siamoise et tractant pulka jumelle, devait s’emboîter dans mes traces. Nous avons certes passé autant de temps au guidon qu’auprès des autochtones, ces isérois et ces drômois qui, à juste titre, chérissent leur massif pour son caractère, son esthétique irréprochable, ses mystères et son fromage. Pour autant, nous avons regagné bercail avec un bilan satisfaisant : 210 kilomètres de plaisir et d’effort, souvent sur l’épique trace des Grandes Traversées du Vercors, parfois sur des pistes nordiques – au désarroi de certains fondeurs – ou le long de balisage raquettes, et un peu sur route.
Évidemment, sur route : le propos n’était pas tant de se faire stakhanovistes de la glisse que de montrer la polyvalence accomplie du fatbike. Le fabricant norvégien Nordic Cab nous avait équipé de remorques géniales, convertibles, mi-pulka (sur skis) et mi-carriole (sur roues, interchangeables) et nous avons pris un malin plaisir à ces transferts efficaces : fin de la piste ? on retire les skis, on clipse les roues en lieu et place, un coup de pompe pour durcir les pneus, et nous voilà repartis.

Le meilleur moment ?
C’est d’abord une aube ébouriffée au pays du Royans, depuis lequel le Vercors tranche la brume comme un navire fendrait les flots. Nous grimpons par la route scénique des Goulets vers – nous l’espérons – l’astre diurne qui s’est fait timide. L’ambiance est gothique et quand l’asphalte le cède à la neige, quelque part au-dessus de Saint-Julien-en-Vercors, la promenade se fait labeur. Un redoux ces derniers jours a liquéfié les cristaux mais le thermomètre du moment est en train d’en mouler une chape dure. On glisse, on patine, on sue pour ne point avancer, ou guère mieux qu’à pieds. Oui, il y a des limites. Dans 30 centimètres de poudre fraîche ou sur une eau gelée, le fatbike, lui non plus, ne fait pas de miracle.
Mais s’il faut ahaner, se relayer pour tirer les pulkas et les vélos, se frotter aux gouttes pétrifiées dans les branches comme autant de lucioles translucides, sur ce bref chemin de pénitence qui escalade vers le plateau d’Herbouilly, nous en sommes chaudement rétribués.
Voilà que l’hymen est franchi.
La boule incandescente du jour nous étreint, à nos pieds s’étale le tapis cotonneux de cette matinée de labeur. Un plaid de nuages teinté à l’encre de Chine recouvre le massif de mes premiers amours cyclopèdes. Trois éminences en émergent, ahuries, ébouriffées. Le panorama n’a rien à envier à mes pérégrinations laponnes, et s’y scelle la réussite d’une journée qui pourtant chantait plus tôt la galère.

 

Je fais du fatbike dans les Bauges

On peut faire du fatbike pour progresser en terres nordiques, appesanti de sa pitance et de son coucher ; on peut faire du fatbike pour dévaler des pentes enneigées en mode super-G – à fond et tout nu ; mais on peut tout bonnement faire du fatbike en toutes circonstances. On l’aura saisi, c’est un vélo performant, puissant, mais c’est un vélo, ce qui par définition, je crois, doit signifier joueur, ludique, passe-partout.
Quand Yann Thomas, l’artisan brillant et unique derrière la marque Salamandre, m’a demandé quel genre de bicyclette je convoitais, je lui ai asséné : « Fais-moi un vélo qui grimpe aux murs et fait le tour du monde. » Il a sourit, espiègle et sûr de lui.
Un matin, l’été se maquillait de brume, et les Bauges m’offraient une nouvelle occasion de valider l’annonce. Quelque part en amont d’Aillon-station, une piste forestière prend d’assaut les saillantes du mont Colombier.
Changement de repères : je sais qu’avec mon ancien vtt, chargé comme je le suis de mon bivouac et de ma nourriture pour quelques jours, sur cette étroite saignée dans la forêt vers le col de Cauchette, je mettrais pied à terre. La limite serait dictée par le comportement du vélo : perte d’adhérence, instabilité. Fébrilité, chute.
Un fatbike remanie le scénario. Désormais, la limite, elle est dans mes guiboles. Tant que les 12 ou 14% de pente ne me font pas faillir à la tâche, le fatbike, lui, avale.
Oh ! Je ne suis pas chargé comme un mulet. Ce que j’appelle mon « autonomie légère », c’est un TARP, de quoi bivouaquer – tapis de sol et sac de couchage – quelques vêtements, une poignée d’outils et de la nourriture, une nourriture sobre et efficace – graines germées, fruits secs, fruits frais, eau, de quoi tenir des jours. J’ai compté 14 kilos. Le vélo en affiche 16. Me voilà trentenaire. Mes mollets ont connu pire. Quand bien même, les 5 ou 6 kilomètres d’abrupte verticalité du col de Cauchette ne sont pas une promenade dans le jardin public au bras offert de ma douce.
Accrochons-nous, donc.

Ce qui tombe bien, car c’est la spécialité de ce vélo. Fidèle à ma philosophie, je prends le temps – le fatbike n’est pas un champion des chronos, je l’ai suggéré. Mais j’arrive, sûrement.
Quelques randonneurs lèvent un sourcil circonspect quand je les dépasse sous le col de Cauchette et m’engage sur un sentier étroit et encaissé, pigmenté par une chevelure d’herbes hautes.
« Vous arrivez d’Aillon ?
Je le crains, oui.
« C’est pas trop dur de grimper un truc pareil sur un truc pareil ? »
– Non ! Il ne faut pas se fier aux apparences. Le truc a l’air lourdaud mais il n’en est rien, c’est une véritable chèvre. Et l’adhérence est spectaculaire.
– Sur la piste, d’accord. Mais ce sentier là, vous allez passer partout avec vos gros pneus et vos sacoches ? parce que c’est technique, ça descend, y’a plein de rochers, de pelouses mouillées. Et puis vous n’avez pas de suspension.
– Tout est dans les pneus, justement. On roule à très basse pression pour d’une part avoir une accroche sans égale, d’autre part amoindrir les chocs. Je connais ma chèvre, elle se faufile à peu près tout le temps. On verra bien ! Bon vent et belle journée. »
Le long du GR, parmi les petits éboulis ou les racines torves, à travers les sous-bois humides et alanguis, puis sur les crêtes et leurs saillies rocheuses, Jackie devait tout franchir sans se départir de sa bonhommie. Parfois, j’en suis moi-même surpris : l’habitude d’années de vtt me fait douter. « Ah ! », je pense, devant un raidillon, un ru, une marche ou un dévers aigu, « là, ça ne va pas passer… » Mais fort de ma connaissance grandissante du fatbike, je tente.
Et très souvent, ça passe.
Je me posai à midi sur un tronc. Le soleil, à travers la crinière de la forêt, lui faisait des tâches de rousseur. Croquant une carotte, j’admirai encore, j’admirai toujours, mon destrier. Je suis amoureux de mes vélos, j’insiste. Aucun n’arrive entre mes mains – entre mes jambes ! – par hasard, et celui-ci moins que les autres : un engin fa(i)t sur-(dé)mesure, selon mon cahier des charges personnel, et dont j’ai décidé le look et les caractéristiques jusque dans les moindres replis.
Mon meilleur ami de l’homme.

Je fais du fatbike chez moi

Mon meilleur ami de l’homme, oui, et en toutes circonstances, avançais-je plus haut.
Car pour clore ma prose sur le tempérament transformiste du fatbike, je nous ramène à la maison. Pontcharra-city, carrefour méconnu des Alpes iséroises et savoyardes.
Quatre fois par jour, je véhicule ma paire d’enfants entre domicile et école. Deux fois par semaine, je transbahute des victuailles entre le marché, le magasin bio et notre habitat groupé multicolore. Je rejette l’usage d’un moteur thermique : je suis l’arrogance cycliste même. Au quotidien, qu’il tombe des hallebardes ou souffle une douce brise printanière orangée, je pédale. Et fais fi de la météo.
Me faut-il alors changer de vélo ?
Non. Changer de roues.
Je troque mes pneus de quatre pouces, véritables bottes de sept lieux du vtt, contre d’autres pelages de gomme tout aussi pétris d’embonpoint mais lisses comme de pets de nonnes. Je gonfle à bloc. Et le tour est joué.
Mes filles sautent dans la remorque – « Oui ! La remorque ‘péciale ! » – enchâssent leurs casques sur leurs petites têtes rigolardes – « On est prêtes Papa, c’eeeest partiiiii ! » – et roulez jeunesse.

 

Car le vélo empêche de vieillir, c’est évident.
Et je vogue par les rues, navigue entre trottoirs et avenues, annoncent les bossent à mes passagères, chaloupe entre les véhicules dont la supérieure motorisation est un aveu de faiblesse, une concession alambiquée à une modernité crasse. Mon fatbike est une icône de simplicité, le héraut et le porte-drapeau d’une sobriété heureuse que j’ai piqué au paysan philosophe et claironne chemin faisant, quotidiennement, comme un leitmotiv.
Peut-être que je larguerai remorque et descendance dans la cour de l’école pour aller taquiner les chemins des remparts de Belledonne. On y trouve sur les cailloux des mousses douillettes qui travestissent les arrêtes tranchantes, ou de fins sentiers tatoués dans la terre compacte, mais aussi de généreuses pistes dont les sillons ourlent la glaise des sous-bois pour en faire des lèvres dodues. Il y a par là-haut des combes que jamais le soleil ne vient chatouiller et dont la virginale humidité semble chaque fois intacte. On y frôle des fougères perlées de rosée, on y glisse sur une boue sirupeuse. Sauf à être chaussé de crampons de 4 pouces…
A moins que je ne parte affronter les côtes saillantes et revêches de Chartreuse, ses façades de roc, et les ombres dansantes sur le tapis de feuilles que déjà l’automne a doré, ou plus loin, plus haut, car il faut toujours aller plus loin et plus haut, n’est-ce pas ? les dorsales préhistoriques de ses petites mers de lapiaz ? Qu’importe le choix, l’inspiration du moment, le fatbike y trouvera son compte.
Je le martèle, je le harponne, cet engin difforme est le couteau suisse du vélo.

 

Mon fatbike… et les autres ?

Ce vélo, mon vélo, est une Salamandre. On notera le féminin.
Fruit du travail d’un artisan visionnaire tapi où l’Ardèche réunit moissons végétales et dénivelés rocailleux, courbe les feuillus et fait dégorger les rivières. Des vélos taillés par et pour son pays, des vélos reptiliens pour pilotes au sang froid, que j’ai certes emmenés au Cap Nord et dans les neiges de nos Alpes, mais qui conservent de leur terre natale un fumet méridional, un tempérament festif, un look vintage et un toucher espiègle.
Qu’est-ce qui caractérise encore une Salamandre ?
Dans le désordre, je dirais, outre le travail d’orfèvre de son géniteur, peut-être des composants haut de gamme – Middleburn, Hope, Avid… – mais surtout une géométrie de cabri qui assemble des tubes d’acier en un jouet formidable. Une philosophie fondée sur la sobriété mais qui dérive cette même sobriété vers la fusion technologique. Le meilleur d’hier et de demain conjugué aujourd’hui.
Prenons l’exemple seul de ma Jackie Frost. Cadre acier à l’ancienne et allures sensuelles, mais transmission intégrée et freins à disque – mécaniques, bien entendu, car au find fond de l’Oural comme derrière chez mamie, je préfère nouer un câble à colmater une durite. Pas de dérailleur, pas de suspension – on l’a vu – non, une ligne épurée, sèche et vive, le mouvement en puissance, comme son totem animal. J’ai tricoté ma paire de roues omnivores sur des rayons renforcés. C’est plus lourd. Oui. Je ne cherche pas tant la légèreté que la fiabilité. Encore une fois, c’est un vélo pour faire du sport comme pour faire le tour du monde. Il n’a rien à envier aux conceptions les plus robustes, mettons, du génie industriel allemand, et dans le même temps, il offre à l’oeil un caractère incongru, contrasté – cadre finement ciselé et pneus obèses – qui rappellera peut-être les inspirations mécaniques soviétiques les plus improbables. En un mot comme en cent, on se retourne sur une Salamandre.
Je ne voudrais cependant pas pêcher par exclusivité. Des fabricants doués, il en est d’autres, sous d’autres latitudes.

 

En Allemagne, sous le titre aux consonances tsaristes « Nicolai » sévit une marque qui a maquillé ses fatbikes en avion de chasse. Chasse aux sensations, chasses aux performances, des vélos sans compromis avec une gueule de prédateur. Le cadre est en aluminium, les sections sont parfois carrées, comme au niveaux des haubans arrières, pour durcir le style, serrer les mâchoires. La ligne de l’objet exhorte. Osez ! Foncez ! Dévorez ! Il faudra toutefois être fin mécano : Nicolai parie sur la modernité. Le cadre accepte les commandes d’une tige de selle télescopique et accueille une fourche à suspension. Récemment le fabricant a étendu son concept aux transmissions intégrées, comme la Pinion que je possède, ou la plus courante, le moyeu Rohloff, et mis des courroies à la place des chaînes, mais initialement les Nicolai sortaient d’usine avec dérailleurs et cassettes. Dans tous les cas, les Nicolai sont faits sur-mesure et donc, uniques.
Et que dire du nord américain, si ce n’est qu’il abrite le berceau du fatbike, en la marque pionnière Surly ? Dans le dictionnaire de nos homologues outre-Atlantique, c’est initialement un adjectif. Pour dire rugueux, pour dire brut, pour dire l’authenticité d’un concepteur dont le classicisme apparent recouvre un voeu de simplicité et d’efficacité teinté de lyrisme rigolard. Des vélos traditionnels – si tant est qu’on puisse qualifier de tradition une vogue à peine adolescente, puisque le fatbike est né là-bas, dirons-nous, à l’aube des années 2000, de l’imagination agile de bricoleurs géniaux qui appariaient leurs jantes pour créer de plus grosses roues. Des vélos traditionnels dans le sens où leur géométrie est, ma foi, géométrique. Rectiligne, rassurante, solide, régulière. Les Surly sont les tracteurs du grand nord, des bêtes de somme, pour autant pas dénuées de jouabilité, pensées pour le labeur et la progression. Expatriés au maghreb, ils se feraient dromadaires. Leur modèle phare, Pugsley, fut le premier fatbike produit et distribué grande échelle. Son cadre d’acier chromoly 4130 a aujourd’hui donné naissance à une gamme complète de rejetons, dédiés dans l’ensemble à emmener le cycliste là où aucun autre vélo ne se rend. Dernier descendant connu : le Wednesday. Un fatbike agile et joueur qui relance Surly dans la course et promet du bonheur aux amateurs de rodéo.

 

Jackie Frost en 6 points essentiels
Cadre acier Chromoly 4130 : souple, fiable, durable.
QFactor de 15 mm : confort malgré des roues larges.
Bases arrières de 440 mm : agilité remarquable pour un tel gabarit.
Transmission intégrée Pinion P-18 : 18 vitesses dans le pédalier et commande type accélérateur de moto, indexée, au guidon. Sobriété, rapidité.
Freinage mécanique Avid BB7 sur disque de 180mm.
Pneumatiques 4″ (Surly Nate), moyeux Hope (135mm et 100mm) et donc compatibilité du cadre avec des roues 26 pouces conventionnelles.

 

Pour découvrir le fatbike a prix raisonnable, les magasins Cyclables distribuent le fat de Genesis : un vélo complet pour 1400 €.

Ainsi donc

Il est commode de voir le fatbike comme une lubie. Il est plus intéressant de l’appréhender comme une gageure. L’objet est né tout à la fois des caprices et de l’inventivité de quelques excentriques et de la nécessité d’aller plus loin, en milieux plus ardus – pour ne pas dire plus extrêmes.
Mais qui peut le plus peut le moins, et conçu intelligemment, c’est un jouet, un vélo de plaisir et de loisirs, tout à fait satisfaisant.
Si les médias se désintéresseront vite, peut-être, de cette engouement actuel pour la bête, occupés qu’ils sont à papillonner d’épiphénomènes en épiphénomènes en passant à côté de la vie, je veux prendre le pari qu’une fraction de la population saura reconnaître dans le fatbike un développement logique, un outil pertinent, et une discipline sportive à part entière.
Un développement logique car il repousse, on l’aura compris, les frontières du praticable à vélo. Dans un univers encombré de pistons et de réservoirs à carburant, je ne peux que me réjouir qu’on laisse d’autant plus au garage le pick-up ou le tracteur qu’on se sait capable de franchir le territoire à la force du muscle soléaire, les mains sur le guidon, le nez au vent de la liberté chère à Kérouack et Bouvier, lesquels voyageaient volontiers en bagnole, sans doute, par ignorance de la félicité que leur aurait apportée un fatbike.
Un outil pertinent, au sens utilitaire du terme, comme je l’ai développé dans ces lignes, car en fidèle cheval de labour il se rend utile pour toutes les tâches quotidiennes ingrates, qu’ainsi on transforme en moments ludiques.
Une discipline sportive, enfin, certes une extension du vtt, mais qui franchit les frontières d’autres domaines : à fatbike, on descend une piste de ski en godillant sur ses roues. Et arrivé en bas, on la remonte…

 

 

Depuis la publication de cet article, je suis allé aussi faire du fatbike au Nicaragua, sur les volcans, pour tourner le film TUANI.

 

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