La Tribu De Noël

Initialement publié le / Originally posted on 13 août 2016 @ 2:27

LA BALADE DES GENS HEUREUX Pendant l’été 2016, Damien vadrouille en France et alentour, dans son petit appartement roulant prénommé Stanley, avec ses deux filles Luce et Lirio. Au programme, tous les ingrédients d’une jolie vie de tribu nomade sobre et légère, et des rencontres sur le thème du bonheur. Avec à la clé autant de portraits lumineux et positifs pour se dire que ce n’est pas bien compliqué, n’est-ce pas ? d’être heureux.

#3 La tribu de Noël

Le fourgon est posé le long d’un cimetière, à l’ombre de grands chênes. Ou peut-être est-il au soleil. Au-delà de la vallée, il y a des montagnes bleuies par le voile du couchant. A moins que ce ne soit de vastes prés striés d’orangé. Ou encore des forêts obscures et douillettes. Avec un lac frais où monte la brume.
Le décor importe peu, a vrai dire. Les scènes se perpétuent. Le voyage a pris son rythme. Métronome. Tic-tac.
Et le soir, donc, on chasse le cimetière : une place au calme, de l’eau à boire, des murets à escalader, et parfois, sur un coup de chance, des jeux pour enfants, attenants, comme autant de bornes parentales dans notre pérégrination.

 

 

Par-dessus l’enceinte me parvient le conciliabule de mes deux filles. Elles jouent à se maquiller avec des pailles et un pinceau. “Mais pour de faux”, me précise toujours Luce.
“Ouah, trop classe ces paillettes.
– Tenez, de la citronnade.
– Non, madame, moi je prendrais un café.
– Tu peux pas boire un café. T’es un animal.
– Ouais, on dirait que je suis ton p’tit animal de compagnie.
– Non, en fait t’es ma meilleure copine on dirait.
– Ok. Alors passe-moi le café.
– Mais je t’ai dit, tu peux pas boire de café.
– Bin si, maintenant que je suis ta super copine, et on dirait que comme je suis ta super copine alors on dirait que t’es super d’accord.
– Ok. Tiens, ton café.
– Ouah, trop classe ces paillettes.
– Ouais, j’adooore ce bleu.”
Comment ne pas être conquis par ces petites femmes ?
“Je voudrais voir le vrai Jésus.”
Rappelons-le, les sépultures sont nos hôtesses.
“Celui de la statue avec la croix.
– Il est mort depuis longtemps.
– Ah. Et il est toujours comme ça sur sa croix ?
– Oui.
– C’est dommage parce qu’il peut pas faire de câlin à son papa.
– C’est sûr.
– Ohhhh, c’est dommage.”
J’interviens par dessus le muret.
“Il paraît qu’il n’en a pas.
– Pourquoi tu dis ça, Papa ?
– Les gens qui croient en Jésus pensent qu’il est né d’une maman mais qu’il n’y avait pas de papa. Qu’il est arrivé tout seul dans le ventre de sa maman.
– Sans la petite graine du papa ?
– Sans la petite graine du papa.
– Sans que le petit zizi il va poser la petite graine ?
– Sans que le petit zizi il aille poser la petite graine ?
– C’est bizarre leur histoire.
– Le vrai mot pour zizi, c’est pénis, vous vous souvenez ?
– Mais…
– Oui Luce ?
– Mais le vrai Jésus, il doit avoir un papa, un bébé ça a une maman et un papa.
– Normalement oui. Mais parfois on aime bien se raconter des histoires un peu magiques.
– Comme le père Noël. Ou la petite souris ?
– Oui.
– Mais un bébé ça a deux parents. Et après…
– Oui Luce ?
– Après le bébé il griffe avec ses ongles pour sortir.
– Idéalement, non. Heureusement pour les mamans.
– Et les méchants qui ont mis Jésus sur sa croix, là, ils peuvent nous tuer ?
– Les Romains ? Non.
– Ils sont où les clous ?
– Là. Là. Et là.
– Et les Romarins pourquoi ils ont cloué Jésus ?
– Les Romains ?
– Oui, je me suis mal exprimé. Mal exprimé, ça veut dire que on a dit quelque chose que on voulait pas dire.
– Exactement, Luce. Eh bien, Jésus donnait des idées aux gens. Et les Romains n’aimaient pas ces idées, et ils n’aimaient pas non plus, sans doute, que les gens aient des idées, d’ailleurs.
– Ah. Ils auraient pu remercier Jésus pour les bonnes idées quand même.
– Certes.
– Au lieu de le laisser mourir sur sa croix comme ça. C’est triste ça. Nous on est pas triste. Quand Lirio elle chante on rigole comme des baleines nous.”
Ce même midi, Lirio improvisait une chanson à hoqueter de rire sur un magicien et sa femme, qu’il faisait disparaître par erreur puis implorait de voir réapparaître.
“Quand même nous on se fait rigoler par des blagues.
– C’est mieux, hein Luce ?
– Ah bah ouais, ça c’est sûr.”

Le rire, c’est une fondation dans le jeune édifice de la vie de Julie. Elle le tient pour beaucoup de ses parents, Mo et Lou, et de ses frères. Sa tribu. Mo et Lou, nous croisons leur chemin sur les hauteurs de Clermont-Ferrand. Me voilà attablé avec lui pendant qu’elle donne un bain à mes filles. Vue sur le Puy-de-Dôme et les gloussements des petites grenouilles s’échappent par la fenêtre ouverte au-dessus des chaises. Lou pouffe de concert.
“La côte d’Emeraude, tu comprends ?
– Bin oui, quand même. Mais Mo, elle a compris à quel moment ?
– Arrivés à Saint-Malo, quand on a vu les panneaux, c’était marqué explicitement ‘côte d’Emeraude’ ; là elle a tout de suite percuté, mais je crois qu’elle ne savait pas que ça s’appelait ainsi.
– Et la suite ?
– Tu ne crois pas si bien dire ! J’avais réservé de longue date une chambre dans un quatre étoiles. Et j’avais prévenu que je voulais que tout soit impeccable. Vue sur le littoral exigée. Que c’était nos noces d’émeraude. La standardiste au téléphone a tout de suite compris. Elle était sous le charme. ‘Ah oui ! la côte d’Emeraude, bien sûr monsieur Artero, tout sera prêt’, elle m’avait assuré.
– Dont acte ?
– Mieux. On arrive, la fille que j’avais eue au téléphone nous accueille et me glisse, ‘monsieur Artero, j’ai une surprise pour vous. On vous a surclassés. Suivez-moi’.
– Comme en avion ?
– Exactement. Et là, elle nous conduit, non pas à une chambre quatre étoiles, mais à leur suite. Un véritable appartement ! vue sur la mer, pétales de roses en forme de coeur sur le lit, trois, non quatre téléviseurs grand écran escamotés dans les épaisseurs des murs et qui descendent automatiquement d’une simple pression sur un bouton, baignoire, jacuzzi, bar permanent…”
Il s’esclaffe comme un môme. Je vois des étincelles dans ses yeux de grand-père. Ils ont gardé, au creux des rides, l’éclat de jouvence de ceux qui croquent la vie simplement, comme elle vient. Avec un goût simple pour le confort et le bien-vivre.
“On s’est promené des jours sur les remparts, c’est magnifique, entretenu de main de maître. Qu’est-ce que c’était beau !
– Tu avais tout orchestré par avance ?
– Oui !”

 

 

Il jubile. C’est un bonhomme qui trouve son bonheur dans les cadeaux qu’il fait aux autres. Un père Noël. Je l’ai toujours vu comme ça. Il ne parle guère, vise juste, et vous offre toujours quelque chose qui touche au coeur. On peut le croire malhabile avec les émotions, c’est qu’il est réservé. C’est un bienfaiteur. Ce sont tous les deux des bienfaiteurs. Chez Lou et Mo, il y a toujours des cadeaux pour tous les convives, internes comme externes, des cadeaux drôles, facétieux, évidents ou magiques mais jamais fortuits. Avec un message, une connexion, un lien. Ces deux là sont attentifs comme attentionnés. Ils vont cuisiner ce que vous aimez, choisir votre couleur préférée pour les sets de table, se souvenir d’un bref échange trois mois auparavant pour vous dénicher le cadeau qui fait mouche, vous surprendre ensuite avec celui que vous n’attendiez pas mais qui tombe sous le sens. Parce que. Ce sont des petits magiciens du quotidien. Non. De grands magiciens du quotidien. Chez eux, le bonheur arrive aussi en papillote ou papier kraft. Il se déguste ou se déballe, se savoure et se vêt. Et toujours, on s’amuse et on se câline.
Par la fenêtre tombe la voix de Mo.
“Vous savez, les filles, que beaucoup d’enfants aimeraient avoir la même vie que vous ? Voyager, explorer, en fourgon ou à vélo, partout, comme ça.”
Et Lirio de s’exclamer :
“Eh bien ça, ça va être difficile parce que pour avoir cette vie faut avoir notre Papa et des papas comme le nôtre y’en a pas d’autres !”
Merci.

Et maintenant, deux jours plus tard, la grande Julie, leur fille. Enfant, ses proches en convenaient volontiers, c’était le rayon de soleil du clan. Une gosse toujours souriante, douce et enjouée, avec de la répartie et oui, de l’humour, beaucoup d’humour. L’adulte qu’elle est devenue ne désavoue en rien la gamine qu’elle fut. Ses yeux pétillent sous un chapeau de paille dévergondé, et sa tignasse sauvageonne dément un peu le chic discret de sa tenue. Un équilibre juste entre classe et vivacité. Nous grimpons les ruelles et les encorbellements de Saint Bertrand de Comminges, un village fortifié sur les contreforts des Pyrénées.
“Mon carburant de joie, tu sais, en fait, c’est les gens. Je me sens connectée aux autres. Partie d’un tout.”
Notre piétinement escalade des remparts rénovés, anachroniques. Lirio grimpe partout comme un gecko, ne s’immobilisant que pour m’adresser de flamboyants sourires édentés.
“Elle gère, là, ta fille ?”
Les remparts dominent parfois les claires pelouses de plusieurs mètres. J’ai confiance en ma fille, sans la quitter des yeux pour autant.
“Elle gère.”
Et je reste à portée de sauvetage.
“Ok. Par exemple, je suis dans le métro pour aller bosser. Le cliché de la scène déprimante. Je me projette dans les activités du jour, qui ne sont pas nécessairement appétissantes. Là mon regard croise celui d’un autre usager du métro. Et on se sourit. Comme ça, spontanément. Et bien, ça fait ma journée. Après un moment comme ça, une demi-seconde de connivence, j’ai du carburant de bonne humeur jusqu’au soir. C’est comme un lien abstrait qui devient palpable et ça me transporte.
– Comme le métro ?
– T’es bête.”
Je l’observe du coin de l’oeil. Grande et solide, avec comme une langueur dans les mouvements, comme une ondulation. Une courbe. C’est ça. Il n’y a pas d’angle chez cette fille. Pas de pointe, pas d’ergot, pas de protubérance, rien qui pique ni ne gratte. La vie glisse sur Julie la tendre. Une belle toute en douceur.
“Autre exemple, celui que me donnait mon ami Guillaume ce week-end. Là, c’est plus individuel : tu prends ta douche, tu laisses la fenêtre ouverte et tu regardes le paysage. La rue, les passants. La vie, quoi. C’est un truc tout bête. Ca me donne le sourire, immanquablement. Et là, c’est bon. C’est parti.”
Son amoureux nous rejoint. Lirio l’avait tenu à distance, il fumait une cigarette. Diable.
“Moi, je veux jamais essayer la cigarette, il y a plein de méchants produits chimiques dans la cigarette qui viennent dans notre ventre pour le tuer et moi j’adore mon ventre et je veux pas lui donner des méchants produits chimiques alors hein ?”
Le pauvre Charles avait battu en retraite, penaud. Son forfait achevé, il prend en marche le train de notre débat. Julie le désigne d’un geste.
“Carlito, il est toujours de bonne humeur.”
Carlito affiche des origines portugaises discrètes, une grande charpente enrobée de bonhommie, un regard perpétuellement gentil.
“Même après trois heures de sommeil, même mobilisé par le boulot, même confronté aux drames petits et grands. Il est parfois crevé, tu vois ? mais jamais mauvais, jamais négatif. On ne carbure pas à ça. C’est juste pas au programme.”
L’intéressé renchérit.
“J’ai eu une enfance solitaire. C’est peut-être ça, aussi. J’ai passé beaucoup de temps à penser. J’en ai moins besoin maintenant. Et j’ai tout le temps pour être joyeux. Je ne sais pas bien dire en fait. Mais je crois qu’on peut extraire du positif de n’importe quelle situation, même catastrophique.”
Il regarde dans le vague, amusé, sous une grande casquette rouge. Ils se sont bien trouvés. Julie reprend.
“Tu vois, la semaine dernière a été très stressante. L’ouverture du nouveau magasin, toute la mise en place. Eh bien on a tous rigolé tout le temps. Toute l’équipe, on s’est marré toute la semaine, dans les bons moments faciles comme dans les coups de bourre et les complications – il y en a eu, des complications.”
Choisir ses amis, collègues, coéquipiers par le rire, une clé du bonheur ? Julie n’est jamais entourée que de personnes avec qui les rigolades sont légions, dans tous les domaines de son quotidien, privé et public. Point de grisaille ni de fatalisme, exit les mauvais coucheurs, fi des acerbes critiques. Le positif en étendard. En toutes situations.
“Tu valides, Charles ?
– Carrément. Ca veut pas dire qu’on nie les soucis. On les accueille. Et on les retourne par le rire.
– Comme disait Desproges, ‘rions un peu en attendant la mort’.
– Voilà.”
Ils sont pudiques.
“J’ai lu d’ailleurs que c’est mécanique. Tu te forces à rire, même dans la pire situation, et ton cerveau rembraye sur du positif. C’est physiologique.
– Voilà.
– Tu l’as déjà dit, ça.
– Quand ?”
Ils se chamaillent.
“Là.
– Voilà.
– Tu vois ?
– Hey, je sais ce que j’ai dit, j’étais là quand je l’ai dit.”
Ils s’enlacent.

 

 

Julie m’interpelle.
“A propos d’accueillir, toi ?
Pour sûr, j’accueille. Mais l’ampleur de la tâche me dépasse parfois, momentanément, je le confesse.
– Tu m’étonnes. Pourtant, on te sent vaillant, heureux, apte à rire, toujours. Enfin presque. Aujourd’hui, par exemple, moins.”
Moins. Il y a des jours où au levé la tristesse me submerge comme une marée haute. La déferlante d’un vaste gâchis. Où domine ce sentiment de trahison que je peine à juguler, même avec les meilleures intentions et la meilleure compréhension.
“Trahison, tant que ça ?
– Non intentionnelle et malgré soi, bien sûr. Je ne la condamne pas du tout, je connais son histoire et discerne pas mal les mécanismes qui aboutissent à notre rupture. Mais la sensation demeure, bien malgré moi, de découvrir depuis 10 mois la véritable personne avec qui j’ai vécu 10 ans. 10 ans de non-dits, de malentendus, semble-t-il à l’écouter, et au-delà de nos parts respectives de responsabilité – celui qui ne dit pas et celui qui entend mal, pour caricaturer – c’est comme si on me dévoilait une vaste duperie. Le masque tombe. Ce sur quoi j’ai fondé mon amour inconditionnel, et ma confiance absolue, est balayé d’un geste. Tout ce que j’ai forgé, accepté, encouragé – en vain ? Mon âme sœur m’est devenue étrangère. Quand je découvre la crise, et que je suis prêt à tout mettre en place, tout essayer pour l’affronter à deux, elle refuse de tenter quoique ce soit pour nous sauver, car elle se sent déjà au bout du rouleau. Elle a abandonné depuis longtemps, je le découvre, sans le formuler, sans que je le perçoive… C’est là que je me sens comme trahi. Ce syndrome de l’autruche me laisse perplexe – comme face aux choix douloureux de la séparation. Acquiescer ou consentir par le silence, en croyant bien faire, en prenant sur soi par amour, par dévotion, facilité ? par, finalement, sacrifice (et un sacrifice ne reste jamais impayé), puis laisser entendre par des indices subtils, bien après, qu’on pensait le contraire, qu’on vit mal cette direction prise malgré soi, qu’on s’y perd et que ça nous détruit – ces mêmes mécanismes qui nous ont séparés, à l’échelle d’une décennie. Je suis aux prises en permanence avec des faisceaux d’éléments contradictoires et je ne peux plus me fier à rien. Comme un glissement de terrain émotionnel continuel.
– Ouaaah…
– Oui. J’aime la glisse, hein ? mais là je ne rechignerais pas à une zone de plat et de stabilité. Ceci dit, cette révélation finit par avoir un bon côté, c’est sa façon récente de prendre à cœur le lien avec les filles : elle est devenu très démonstrative, elle verbalise son amour pour elles, les choie dès qu’elle en trouve l’énergie. C’est plutôt nouveau, et cela me réjouit, oui. Surtout après sa période de crise profonde pendant laquelle, par nécessité, urgence même je dirais, elle était parfois démissionnaire de son rôle de maman, malgré elle. Ce que je comprends bien, tu sais ? Il y avait urgence. C’est vital pour une personne en perdition de se centrer sur soi. On ne peut pas faire le bien autour si on ne commence dedans.
– Et les petites, elles comprennent ? Elles ne sont pas trop perturbées ?
– Si, bien sûr. Beaucoup. On me dit volontiers que les filles s’en sortiront, ‘comme tous les enfants de divorcés’. Je trouve ce fatalisme trop facile. Et déplorable. Comme une façon de se dédouaner : n’est-ce pas un discours que tiennent essentiellement les personnes qui se sont séparés de leur conjoint ? Et puis on est face, là, à un cas d’école ! De blessures qui ne s’étaient pas refermées, que j’ai avivées, même, et de reproduction, voire de projection, du schéma parental. Alors je consacre un temps significatif à leur expliquer, aux petites, avec des mots simples, sans – trop – larmoyer, à décoder avec elles les attitudes de rejet qu’elles ont essuyées, ou surtout que j’essuie moi puisque je suis le grand fautif, et dont elles sont témoins. Mais ça laissera des traces, il faut être lucide. Lirio est une hyper-sensible, comme ses deux parents ; elle réalise qu’elle sera désormais toujours en état de manque : couple séparé, donc, il lui en manquera forcément un, à un instant donné. Et elle continue à me demander pourquoi elle passe beaucoup plus de temps avec son papa. Mais ça va changer, on va ré-équilibrer tout ça. Bientôt. Même séparés, deux bonnes personnes restent deux bonnes personnes, et cela ne fait aucun doute : par-delà sa crise, c’est un être magnifique qui va nous revenir. Je reste confiant : je pourrai apprendre à l’aimer autrement, car je suis déterminé à ce qu’on reste une belle équipe parentale même si l’union conjugale a disparu. Régulièrement, je consacre des moments pour penser à tout ce que j’aime chez elle. Pour rester branché sur tout le bon. Elle a fait ce qu’elle a pu avec ses moyens.
– Le calme et la clairvoyance avec lesquels tu t’exprimes là-dessus…
– Tu parles…
– Ça a un côté troublant. Comme si tu étais détaché. Ou dans le déni…
– Ma psy m’a dit la même chose. Je ne suis ni tout à fait calme ni tout à fait clairvoyant. Je suis stupéfait, blessé et triste. Mais j’ai une forte capacité d’analyse, semble-t-il. Comme on l’a dit, j’accueille la tristesse, au bon moment. Je pleure une nuit de temps en temps, je me laisse aller, la marée me noie, momentanément. Je touche le fond, et je refais surface. Quant à la vie sociale, j’y opère une forme de chirurgie. Je ne peux pas sans cesse focaliser sur mon cœur brisé ! Tout ça fait partie du jeu, qu’y puis-je maintenant que c’est fait ? Comme me l’a dit Lirio elle-même : ‘je sais que tu as tout essayé, Papa.’. Il faut aussi une dose de fatalisme pour être heureux, sinon on reste bloqué sur tant de choses. Lâcher prise, voilà un outil clé. Ce n’est guère ma spécialité, mais j’apprends, et j’ai des amis qui me guident. Comme disait Charles, toute expérience, même terrible, doit pouvoir contenir son lot d’enseignements et même de bienfaits. Je me dis tous les jours que ma nouvelle vie a commencé et je me réjouis, parce que par définition, si j’applique sincèrement tout ce que je te raconte, elle sera encore mieux que la précédente. Et il y a des leviers simples, pour moi aussi.
– Lesquels en particulier ?
– Eh bien, vois-tu, j’ai rendez-vous demain chez un ostéopathe. Tu vas rétorquer, ‘il dit qu’il voit pas le rapport’.
– Il dit qu’il voit pas le rapport.
– Cela n’est sans doute pas universel, mais comme vous l’a dit Lirio tout à l’heure à propos de son ventre et de la cigarette, et pour reprendre son expression : j’adore mon corps. C’est mon véhicule, mon outil de travail, de jouissance, c’est mon jouet favori. Entre les exigences de mes derniers projets, les réactions psychosomatiques et physiologiques liées à cette étape douloureuse de séparation et le fait d’assumer seul les enfants une bonne partie de mon temps tout en ayant à coeur de continuer à vivre pleinement, eh bien je m’use. Si je laisse mon corps dépérir, la tristesse m’envahit. Je suis très lié à lui – je n’ai connu que six mois d’inactivité sportive dans toute ma vie et j’ai cru devenir translucide. Alors j’ai les réflexes bien-être qui me conviennent : une séance d’ostéo pour remettre la machine d’aplomb, un massage, de la gym et des assouplissements ; et puis du sport, du sommeil et une bonne alimentation. Çà semble évident et pourtant on le perd si facilement de vue. On rentre épuisé du boulot et on se dit, j’ai la flemme – d’aller courir, nager, étreindre un ami, préparer un repas digne de ce nom. On croit qu’on a besoin de repos, au sens inactivité. Mais non, je crois qu’on a surtout besoin de convertir la mauvaise fatigue en bonne et de reprendre de l’énergie au contact de ce qui nous anime. Moi, même épuisé, je sais que si je vais courir quelques heures en montagne, dans mes forêts profondes ou sur mes sommets rocailleux, j’en reviens heureux et dynamique. Que si je vais voir un ami cher, et lui fais un câlin, je vais remplir mon réservoir à joyeuseté. Toujours.
– Ça te suffit pour retrouver le sourire ?
– Oui, bien sûr. Qu’est-ce que le bonheur, sinon cela ? Et puis, j’ai mes deux grenouilles. Comment être malheureux avec ces petites gonzesses là ?
– Oui, c’est sûr, mais tu m’as dit aussi que le bonheur doit venir de l’intérieur, d’après toi.
– Une autre clé, c’est l’initiative. J’ai vite compris que je me sens bien quand je décide de mon sort, et qu’à l’inverse je dépéris si je subis. Je dois faire preuve de patience et d’ouverture face à autrui, certes, et ces longs mois de crise végétative en sont un exemple. Mais régulièrement, je nomme la situation – prononcer le mot ‘séparation’ et l’assumer, l’accueillir, l’annoncer, ce fut un cap important pour moi, il fallait que quelqu’un le fasse de toutes façons. Puis j’agis. J’acte. Je prends les mesures. J’organise et je mets en place. Et c’est alors facile d’observer qu’immédiatement, y compris au plus noir de la phase, on retrouve des couleurs, on recouvre de la sérénité, de l’allant. Parce qu’on tient les manettes, on l’avait juste oublié, et se sentir impuissant, voué à un destin imprécis, imposé, c’est une source immanquable de tristesse. Les moyens peuvent varier d’un individu à l’autre mais je crois que les notions globales restent universelles : on a tous besoin d’être acteur de notre vie.”

 

 

 

Zénith. La vallée à nos pieds, le pic du Gar en sentinelle. Nous sommes posés sur un talus, les petites gazouillent à côté. Pique-nique. Lirio donne alors de la voix. Un de ses chants improvisés, non plus burlesque mais optimiste, comme très souvent.
“Je veux annuler qu’on peut rien faire, dans la vie on peut tout faire, on peut aller plus loin que nos rêves. Dans les nuages, j’ai découvert un nouveau monde et je suis là, avec toi, ma famille va me manquer mais on va beaucoup s’amuser. J’irai plus loin que mes rêves, je ne retourne pas en bas, non je n’en veux pas, j’ai déjà un super Papa, ma vie me suffit, elle est si chouette merci ! Tout ce bonheur, je n’en crois pas mes yeux ! Et cet avocat est délicieux. Merci Papa de l’avoir préparé, pour qu’on puisse le dévorer.”
Luce s’en mêle.
“Merci Papa et ma grande soeur, on est les meilleures soeurs du monde
– On peut tout faire dans la vie ! Il y a du bonheur et du vent dans ma famille, je vais m’envoler, je vais toucher le ciel étoilé, jamais je ne les quitterai !”
C’est évident, j’habite dans un Walt Disney. Même au cinéma, il y a plein de divorces. Julie couve mes filles de son regard feu d’artifice.
“Elle chante bien, ma filleule, dis-donc.
– Oui. La lecture et les mathématiques, c’est laborieux pour elle. Mais user de son corps pour le sport, la danse, les arts, ça lui est naturel.
– C’est pas moi qui chante comme ça, en tous cas.”, glisse Charles, et de prendre un accent asiatique hilarant pour égrener les plats d’un menu imaginaire. Lirio relève, et se met à chanter, accompagnée de sa soeur, un rock qui n’est autre qu’une recette bretonne.
“Voici la recette de la pâte-à-crêpes, pâte-pâte-à-crêpes !”
Julie rit en cascade. En éclats, en explosions, toujours. Son rire n’est jamais dans la retenue, il est vivant, spectaculaire, habité. Saisissant. Festif. Naturel, attention ! ni exagéré, ni forcé. Le rire de Julie, c’est une douche bienfaisante. Comme ouvrir un paquet cadeau dans un bruissement soudain et découvrir une pépite. Le rire de Julie, c’est même un gisement.
Un geste anodin dénude son avant-bras où je relis, tatoué, ces caractères calligraphiés, en yiddish, je crois, parce que c’est joli : “ma tribu”. Cette enfant joyeuse devenue femme joyeuse est ma petite sœur. Mo et Lou sont nos parents. Avec mon frère Flo – dont je parlerai, sans doute, à une autre occasion, tant on peut remplir des volumes sur le personnage – ils forment, effectivement, ma tribu. Ma garde rapprochée. Je suis très différent d’eux. Pourtant, ils m’ont soutenu, compris, accueilli. Entouré.  Perplexes, parfois, bienveillants, toujours. Je suis comme un électron libre dans un écrin de tolérance. Je me cogne aux bords mais ne reçois que caresses. Ils sont comme ça. Exemplaires, délicats, aimants, fiables. Fermes, aussi, quand c’est nécessaire – il en faut, de la poigne, pour me contenir. Et drôles. Tous. Drôles à vivre de rire – mourir reste au programme, monsieur Desproges, de rire idéalement, mais le dernier acte peut attendre encore un sacré moment.
Avec eux, je suis immortel.

Les Pyrénées sont désormais loin. Le rythme ralentit et des étoiles indiquent le chemin vers la sortie de la journée. Une de plus. Presque. Je vais souffler un peu. Peut-être. Astiquer par ci, ranger par là – mon exutoire et ma façon un rien obsessionnelle de garder un semblant de contrôle sur les choses de la vie pour me sentir bien.
“Papa ?
– Oui ?
– Je m’ennuie là.
– Lirio…
– Papa ? T’es fatigué ?
– Oui.
– Eh bin moi… je suis en pleine forme !
– Lirio ! On a fait plein d’activités toute la journée : jeux, sport, visite, pique-nique… On a fait des champignons farcis pour le déjeuner, une glace aux fruits pour le goûter, escaladé des rochers ; on s’est baigné deux fois, on a attrapé une écrevisse d’eau douce, j’ai conduit quatre ou cinq heures, on a trouvé un parc de jeux… Il est bien tard, maintenant.
– Quelle heure il est ?
– 11 heures 20.”
Elle respire trois coups.
“Et là ? il est minuit là ?
– Non, Lirio. 11 heures 21.
– Qu’est-ce qu’on fait là ?
– Ce qu’on fait ? Mais on laisse Damien respirer. Voilà ce qu’on fait.
– Oui, moi je veux, moi euh je veux euh…
– Oui, Luce ?
– Euh… est-ce qu’on peut vivre si on respire pas ?
– Non, Luce.
– Alors oui je veux que mon Papa il respire.”
Merci.

 

 

[épisode précédent : la fée tchétchène]

[épisode suivant : la papesse du cru]

 

 

L’intégralité des photos se trouve ici.

TOUS LES ÉPISODES SONT PROPOSÉS PLUS BAS À PRIX LIBRE


Épisode #1 : Nour, Le Camp De La Lumière




Montant libre :

Épisode #2 : L’Éloge De La Fantaisie




Montant libre :

7 commentaires sur “La Tribu De Noël”

  1. Très touchant ton récit Damien…
    Dommage que nous n’ayons pu répondre positivement à votre venue improvisée de dernière minute, mais ce n’est que partie remise!…
    Tout de bon et à très vite!!
    Bises à toi et tes 2 grenouilles!
    🙂

    1. Pas de souci, je comprends bien que mes débarquements inopinés de dernière minute ne puisse pas toujours s’insérer dans le planning des amis.
      Bon démoulage ma belle et des bisous à ta tribu de p’tits hommes.

  2. Au pire, on a de la place pour accueillir un camion à côté du notre en bretagne! 🙂
    Texte très touchant. Tiens bon, camarade!

  3. De belles photos, des textes poignants, intimistes dont on peut s’inspirer… merci pour ce privilège que tu nous offres!
    La nouvelle littéraire est une lecture que j’affectionne et que tu sembles maîtriser.
    En tout cas merci. Merci pour tout Damien. Je crois que je ne te le dirai jamais assez!
    Tout plein de bonheur pour ta jolie tribu!

  4. Quelle plume délicate ! Merci Damien de nous livrer sans afféterie, cash, ces instants pleins de poésie, de partage, de réflexion, de détachement, lâcher-prise dans cette épreuve de la séparation, c’est une épreuve d’humanité, …Les portraits de ta famille sont de belles et fortes personnes, à la fois les adultes et tes deux princesses : elles te font grandir (sans en avoir conscience, évidemment) et cheminer (plus ou moins) sereinement, mais toujours vers l’avant. Les enfants sont des bulles-bulldozers d’énergie pure, énergie créatrice, primitive, que bien souvent, adultes “civilisés” et rentrés dans le moule, nous avons étouffé en nous…Heureusement ils sont souvent là (si on les écoute, si on les laisse développer leur autonomie) pour faire ressortir joyeusement la part d’enfance, de candeur, de capacité d’émerveillement qui sommeillent encore en nous, si, si…Laissons-les faire, avec nos amis, nos amours, ils nous montrent la voie (la voix)…

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