Scruter la masculinité

Postulat : nous sommes tous un équilibre masculin/féminin…

Pour commencer, de quoi parle-t-on ?

Définition du Larousse

Je note que le terme masculinité, forcément, est un nom féminin. Rires. Pourquoi ai-je cette impression déplaisante qu’on ne cesse de les définir, la masculinité et la féminité, l’une en opposition à l’autre ? D’où tiré-je cet à priori ? Héritage culturel et sociétal ? Mon intuition, mais également mes sensations quotidienne depuis que je suis enfant, me glissent à l’oreille que je n’ai jamais cherché à, ni eu besoin de, me définir, me proclamer comme étant masculin.

Féministe convaincu – et parfois agressif – mais surtout défenseur passionné de la justice et de l’égalité, je ne peux m’empêcher de flairer l’enjeu, le rapport de force, trop habitué je le crains à ce qu’on nous définisse, “nous les mecs”, par ce qui nous éloigne des femmes ou par la propension de certains d’entre nous à asservir ou diminuer ces dernières. Je déteste le manichéisme, qui est bien lui un nom masculin, comme le machisme…

Mon couple avec Sarah Juhasz est un laboratoire formidable pour apprendre/comprendre la relation masculin/féminin et la dépasser, être supplémentaires plus que complémentaires

La masculinité, un pouvoir ?

MASCULINITÉ, subst. fém.

* Dans l’article “MASCULIN, -INE,, adj.”A. − [P. oppos. à féminin I; correspond à homme II] Qui est propre à l’homme en tant qu’être humain du sexe doué du pouvoir de fécondation.

Ah, nous y voilà. Le “pouvoir de fécondation”. Notre sacro-sainte masculinité serait donc établie comme supérieure à son pendant féminin par cet attribut ? Mais quid du pouvoir de fabriquer la vie, de traverser 9 mois de gestation puis des heures de mise au monde et enfin d’allaiter ?

Je n’ai aucune envie de me définir par une caractérisation en négatif. Ma masculinité, si je détermine qu’elle existe en tant que telle, n’est ni une opposition à la féminité, ni une lutte pour la suprématie, encore moins l’empreinte en creux d’une non-féminité. Jamais je ne me suis perçu comme tel. Je ne me pose pas la question : je suis moi, je peux me définir et me décrire – définir ma masculinité est plus subtil et… moins clair.

Ce qui m’amuse dans l’exercice, c’est qu’on m’a toujours dit, régulièrement, que j’avais une part de féminité très développée. Moi le premier, j’observe que je peux parler de moi, ou écrire, au féminin. La préséance du genre masculin sur le féminin dans la grammaire française étant toute arbitraire, je n’y vois aucun mal.

Masculin, féminin… deux incarnations nuancées & différenciées d’une même humanité

Masculinité et virilité, même combat ?

“Le terme de masculinité existe dans la langue française depuis le XIIIème siècle avec une remarquable stabilité sémantique. Selon le petit Robert : la qualité d’homme, de mâle ; l’ensemble des caractéristiques masculines. La masculinité n’est devenue un problème, et un programme scientifique, qu’à partir du moment où les femmes ont commencé à remettre en question leur différence. La masculinité et la virilité sont-elles la même chose ou bien les deux termes recouvrent-ils un antagonisme entre deux modalités contrastées du masculin ? Parmi les auteurs de recherches sur les hommes en tant que groupe sexué, certains considèrent que la masculinité se définit par la virilité, tandis que pour d’autres, au contraire, la masculinité est en conflit avec la virilité. Mais il est un point sur lequel la plupart des auteurs contemporains seront d’accord. Viols et violences, mépris et humiliation des femmes et des hommes dévalorisés qui leur sont assimilés, cynisme, manque de pensée et appauvrissement affectif : la représentation des hommes qui exsude d’une lecture attentive des recherches qui leur sont consacrées est suffocante. Quels que soient les champs disciplinaires et les orientations théoriques, la virilité désigne l’expression collective et individuelle de la domination masculine et ne saurait donc constituer une définition positive du masculin.”

source : Pascale Molinier, cairn.info

Ah. Voilà qu’un doute est écarté : fort de cette lecture, je ne suis pas, et je ne me revendiquerai donc jamais, comme viril. S’il est un combat que je veuille bien mener, petit guerrier du quotidien, c’est celui de l’égalité et de l’abrogation du genre au bénéfice de la richesse plurielle. Homme, femme, transgenre, je me moque de l’étiquette, l’humanisme et le vivant seuls m’importent. Dans la tolérance, la bienveillance, et le respect d’autrui.

Un mec, un vrai…

“La virilité revêt un double sens : “Premièrement, les attributs sociaux associés aux hommes et au masculin : la force, le courage, la capacité à se battre, le droit à la violence et aux privilèges associés à la domination de celles, et ceux, qui ne sont pas, et ne peuvent être virils : femmes, enfants… Deuxièmement, la forme érectile de la sexualité masculine” (Molinier, Welzer-Lang, 2000). En sociologie, une fois admis que la masculinité et la féminité sont des constructions sociales qui existent et se définissent dans et par leur relation dans un système de sexe, distinguer la masculinité de la virilité pose question puisque l’identité masculine est entièrement inféodée aux rapports sociaux entre hommes. La virilité, jusque dans sa participation à la vie sexuelle, est apprise et imposée aux garçons par le groupe des hommes, non seulement pour qu’ils se démarquent radicalement des femmes, mais pour qu’ils s’en distinguent hiérarchiquement (Welzer-Lang, 1994).”

source : Pascale Molinier, cairn.info

Formulé autrement, la masculinité, si on l’associe à la virilité, est une construction sociétale arbitraire mais aussi héritée de siècles (millénaires ?) de comportements qui de génération en génération se sont auto-renforcés. Inquiétant. Mais finalement, aisé à déconstruire, puisqu’il n’y a là aucun attribut “de nature” mais bel et bien une “culture”. Et vous connaissez l’adage : “chassez le naturel il revient au galop !” alors que la culture, c’est de l’acquis. Ce qui s’apprend peut se désapprendre.

Le terme de masculinité marque la volonté d’analyser s’il est possible d’être un homme sans coller aux stéréotypes de la virilité, d’une part ; sans devenir une femme, d’autre part. Ou pour le dire autrement, en reprenant le titre français du livre de John Stoltenberg (1993) : “Peut-on être un homme sans faire le mâle ?”

“Le ressort psychologique de la virilité est la honte de passer pour une femme. Ce qui est jugé honteux, indigne d’un homme, c’est d’être incapable de maîtriser le courant tendre de ses émotions, c’est de fuir, de s’effondrer devant une situation difficile. Ce qui est exalté, sollicité et exercé, c’est l’agressivité du mâle et sa concrétisation dans le courage viril. Mais le plus troublant est le retournement que la virilité défensive opère dans le registre des valeurs. La référence à la virilité permet d’anesthésier le sens moral. Il se produit, selon les termes de Christophe Dejours, une sorte d’alchimie sociale grâce à laquelle le vice est transmuté en vertu (Dejours, 1998 a).”

source : Pascale Molinier, cairn.info

La honte de passer pour une femme… ? La créature pour laquelle j’éprouve le plus d’admiration et d’émerveillement ?

“Être un homme, jusqu’à présent, c’est surtout ne pas être une femme.”

Madmoizelle.com

Être homme…

Jetons-nous à l’eau.

J’ose tenter de me définir et de définir ce qui relève de ma masculinité, telle que perçue par moi, définition donc foncièrement subjective, personnelle et qui n’obéira à aucun archétype sociétal car je m’y refuse.

Je suis homme. Je suis amant. Je suis conjoint. Je suis papa. Voilà ce que cela revêt comme signification pour moi. Le masculin en moi, je le perçois comme…

  • Une force créatrice, un esprit d’entreprise.
  • Une guidance, un tempérament de leadership.
  • Une sensibilité, l’accueil de ma vulnérabilité.
  • Un instinct de protection, l’envie de “prendre soin de”.

Il m’apparaît donc évident que si je parviens à définir ma masculinité autrement que par opposition à la féminité, et pas non plus en creux comme une forme d’anti-(honte-de-la-)féminité, si je me caractérise au plus près de ce que mon âme ressent et de ce qui me détermine comme étant moi-même, alors une bonne part de cet auto-portrait-robot recoupe des éléments de la féminité. Pourquoi tant de nœuds au cerveau ? N’y a-t-il pas plus de constituants de nos personæ qui nous rapprochent que d’autres qui nous séparent ?

Homme et femme sont sons doute un miroir l’un de l’autre, dans lequel chacun peut puiser matière à grandir, s’accepter, accepter son alter-ego et se définir toujours mieux sans conflit ni lutte de pouvoir

Loin de moi l’idée de procéder par amalgame et négation de différences, psychiques, psychologiques, physionomiques entre hommes et femmes. Je ne suis ni dupe ni à proprement parler naïf : formulé autrement et sans égard pour la bienséance, j’ai une verge, des “cornebicouilles” (comme dit ma fille Luce) qui génèrent de la testostérone, et je suis assez observateur pour constater que cela induit nombre de mécanismes subtils for différents chez moi de chez mes comparses. A commencer par les hormones, qui divergent d’un corps mâle à un corps femelle et gouvernent en bonne partie nos émotions, pour ne citer que cela.

Mais au risque de verser dans l’analogie simpliste, entre une voiture qui tourne à l’essence et une autre au diesel, existe-t-il des différences fondamentales, lesquelles justifieraient de les mettre en opposition ? Ou plus évidemment des nuances de fonctionnement interne sous une même carrosserie et pour une même structuration globale ?

“Quoiqu’il puisse évidemment y avoir des exceptions, il serait illusoire, et tout à fait anti-scientifique, de croire que les différences génétiques, gonadiques, hormonales, anatomiques et cérébrales ne se manifestent pas dès le plus jeune âge et n’influencent pas la psychologie et le comportement de l’homme et de la femme. Si la psychologie différentielle des sexes du siècle dernier a fait l’erreur d’utiliser l’homme comme norme pour pouvoir inférioriser la femme et l’emprisonner dans des rôles subalternes limités à la grossesse, à l’éducation des enfants et à la nourriture, il serait tout aussi erroné de croire que nous sommes identiques. Les efforts faits par le culturalisme et le féminisme pour éliminer le sexisme et la discrimination sexuelle n’a quand même pas fait de l’homme un être identique à la femme, ou vice-versa. L’homme et la femme sont égaux, mais différents, qualitativement et non quantitativement.”

source : Yvon Dallaire, psychologue, auteur, formateur et conférencier.

“D’après Tanenbaum“, nous dit encore Yvon Dallaire, “il existe quatre modes de perception de la réalité: les modes physique, émotionnel, intellectuel et spirituel (dans le sens relationnel du terme). Alors que les femmes peuvent plus facilement naviguer de l’un à l’autre mode, l’homme serait plus à l’aise sur les modes physique et intellectuel. L’homme, par exemple, a des pensées tristes ou heureuses (intellectuel) et il exprime ses sentiments avec son corps (physique); l’action est la priorité de l’homme. La femme, quant à elle, ressent la tristesse et peut même avoir des émotions, sans raison aucune, ce qui est très difficile à comprendre pour l’homme. Alors que l’homme exprime sa spiritualité de façon physique (érection de cathédrales) ou intellectuelle (théologie ou philosophie), la femme vit et décrit son expérience spirituelle de façon directe, en termes émotifs; la relation entre elle et l’environnement est la priorité de la femme.”

Le couple Biovie, une source d’inspiration quant à l’équilibre masculin/féminin et la longévité du couple

“Pour l’homme, l’émotion est l’expression d’un problème, d’un conflit ; il s’agit alors pour lui de trouver la source de l’émotion pour pouvoir la faire disparaître et retrouver la paix de son esprit. Pour la femme, l’émotion devient un prétexte à la relation; elle veut l’exprimer, la partager et recevoir les émotions des autres en retour. Si une femme exprime une émotion à un homme, ce dernier imagine automatiquement qu’il fait partie du problème, qu’il est la ou une des causes de l’émotion; il peut alors réagir par la défensive ou offrir des solutions pour résoudre ce qu’il perçoit comme un problème. C’est ce qui fait croire à la femme que l’homme cherche à la « réparer » ou qu’il cherche toujours à avoir le dernier mot puisqu’il traduit l’émotion en termes intellectuels.”

Je reconnais beaucoup de mon quotidien en couple dans cette analyse, quand bien même ma part féminine, on l’a dit, est-elle fort développée. Et cette confrontation, loin de m’affaiblir dans ma masculinité, me permet au contraire de grandir, de devenir meilleur en tant qu’homme et plus proche de la femme. Envers qui j’ai la plus grande gratitude.

Gregory Bateson, dans La nature et la pensée (Éd. Le Seuil, Paris, 1984) a baptisé « schismogenèse complémentaire » la réaction en chaine par laquelle la réponse de l’un à la provocation de l’autre provoque des comportements réciproques toujours plus divergents. Cette escalade se produit parce que les hommes et les femmes ont des sensibilités divergentes et qu’ils vivent dans deux mondes tout à fait différents, avec des attentes et des croyances différentes. L’homme et la femme doivent donc apprendre le langage de l’autre afin de pouvoir désamorcer cette escalade « schismogénétique » et éviter que se construise un mur d’incompréhension entre les deux.”

Chronique de Yvon Dallaire

… et remercier les femmes

Non seulement ce qui me semble me définir en tant qu’homme et humain ne me clive pas ni des femmes ni de ma part de féminité, mais de surcroît cela me donne accès à une formidable gratitude pour ce que les femmes sont et que je ne suis pas – oui, cela sonne comme un revers à ce que j’ai raconté plus tôt, mais non : je reviens aux attributs fondamentaux, physiologiques, naturels. Si mon masculin se définit par la “pouvoir” de féconder, je ne peux que révérer la femme qui possède, elle, le pouvoir de transmuer ma capacité fécondatrice en être humain, le porter, le mettre au monde, le nourrir et l’élever.

Comme Jacques Salomé, chaque jour, observant ma compagne, discutant avec ma maman ou avec ma sœur, échangeant anecdotes, câlins, réflexion avec les nombreuses femmes que j’ai la chance et le privilège de compter parmi mes amies véritables – je vous aime tellement – je n’ai que gratitude dans le cœur et merci à la bouche.

Moi, homme

Moi, homme, je réfute la légitimité de l’héritage patriarcal.

“La perspective patriarcale place les hommes au centre de la rationalité et de la normalité. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant qu’il ait fallu un certain temps pour que la masculinité soit comprise comme un processus de construction de genre plutôt que simplement comme une façon de décrire les hommes. La notion de masculinité renvoie à la position des hommes dans l’ordre des genres.”

www.coe.int

Je me définis en tant qu’homme, non pas par opposition à la femme, mais par complémentarité. J’estime que ma masculinité recouvre des caractéristiques universelles – masculines comme féminines – qu’en tant qu’homme je vais exprimer de façon nuancée par rapport à leur version féminine, ainsi que des éléments physiques & physiologiques – nos dons de la Nature – qui me sont propres, n’appartiennent qu’à moi mais en aucun cas ne ma procurent une quelconque précédence , autorité, supériorité sur mes égales que sont les femmes.

Depuis que j’ai tenu ma première fille dans mes mains (j’en ai 3 désormais), je pratique la masculinité comme un funambule : entre force tranquille et énergie créatrice, esprit d’entreprise et bienveillance, guidance et fiabilité, tout en assumant ma vulnérabilité et ma grande émotivité – un équilibre délicat en effet !

Vivre au masculin, pour moi, ne s’inscrit pas du tout en opposition au féminin, bien au contraire. Ce sont deux pièces qui s’emboîtent et se complètent, se subliment – je le savoure au quotidien, à travers joies et tempêtes, aux côtés de mon amoureuse, dans notre famille recomposée.

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