DNews 29 – La Voie du Milieu

Jeudi 7 février 2008 – Nouvel An Tibétain – Année du Rat

 

Mc Leod Ganj, Dharamsala, Nord-Ouest de l’Inde. A une poignée de kilomètres de la résidence de Sa Sainteté le Dalaï Lama…

 

Depuis bientôt 2 ans qu’on voyage, nous avons rencontré toutes sortes de gens – des bons, des mauvais, des grands et des petits, et des spécimens de toutes les couleurs et de toutes les convictions religieuses ou politiques. Bon, le bilan est largement positif. Mais les Tibétains, décidément, sont une classe à part. C’est la première fois depuis tout ce temps que nous sommes confrontés à ce mélange incompréhensible : la souffrance de l’exil, les tortures subies sous le joug de l’occupant, la séparation d’avec les proches, mais tout le temps, ce sourire de bienveillance, cette gentillesse inaltérée, cette compassion et cette patience. Edifiant.

On raconte beaucoup de choses sur les Tibétains. Et eux, que racontent-ils sur eux-mêmes ?

 

Quelques Tibétains parmi ceux avec qui Planète.D s’est entretenu…

 

« Je suis arrivé en Inde en 2007. J’ai mené un groupe de réfugiés depuis le Kham, près du Sichuan, jusqu’au Népal. A pied bien sûr. Et l’hiver car il y a alors moins de patrouilles chinoises. Mais on a pas eu de chance : on a été pris pour cible par l’armée, justement. Au col Nambala. Ils nous ont tiré dessus. Le premier et le dernier sont tombés sous les balles. J’ai pu m’en sortir… je ne sais pas trop comment. J’ai 28 ans. Je suis venu jusqu’ici pour recevoir la bénédiction de Sa Sainteté. Mais maintenant je ne peux plus repartir. J’ai fait venir ma femme et mes 2 enfants auprès de moi. Cela coûte 8000 yens par personne. Maintenant nous n’avons plus d’argent. Et en plus, après la tragédie du Nambala, j’aurais trop peur de retourner là-bas… »

 

« J’ai 8 ans… non j’ai 5 ans. Mes parents ils veulent que je dise 8 ans et que je suis une fille pour être accepté au T.C.V. [NDDD : Tibetan Children Village]. Mes parents ils sont retournés à la maison. Dans le U-Tsang. Moi je reste ici pour aller à l’école. On est venu à pied. Tout un groupe de grandes personnes. Et moi. On a marché pendant un mois. La nuit. Mes parents sont venus voir Sa Sainteté. Maintenant mes parents sont repartis. Ils me manquent. Et mes grands frères. Et ma maison avec le grand jardin et les montagnes et les pâturages autour. »

 

« Chez nous, à Markham, c’était devenu impossible de mener une vie monastique normale. Les Chinois contrôlent tout. Officiellement ils disent nous laisser notre liberté de culte et nous autoriser à vivre selon nos traditions… ah ! La vérité est qu’il nous est strictement interdit de révérer et de vénérer Sa Sainteté. Sous peine de prison, de passage à tabac, de harcèlement. C’est aberrant. Trop de pression psychologique, alors j’ai quitté mon monastère pour venir ici vivre près de Sa Sainteté et suivre ses enseignements. Au Tibet c’est de plus en plus dur, Sa Sainteté est diabolisée et nos gens persécutés. Je n’envisage pas de retourner chez moi dans ces conditions. Quand j’ai fui mon village, je suis passé par Lhasa. Je ne serais pas surpris que ce soit la première et dernière fois. »

 

 

Quelques Tibétains parmi ceux dont Planète.D a lu l’histoire…

 

Jangchup Dolma était une nonne de 21 ans qui vivait au couvent de Yangchen Galo. Après avoir participé à une manifestation le 28 février 1995, dans le quartier de Barkhor, elle fut emprisonnée par le P.S.B. [NDDD : Public Security Bureau, celui-là même que nous craignions de rencontrer pendant notre traversée du Tibet]. Elle fut alors incarcérée pendant 5 mois au Centre de Détention de Gutsa, où en même temps que d’autres nonnes, elle expérimenta la torture : bastonnades avec des bâtons électrifiés, passages à tabac, lynchages.

Le groupe de nonnes prisonnières fut ensuite transféré à la prison de Drapchi, près de Lhasa, le 30 juillet 1995. Elles furent sujettes à des prélèvements de sang mystérieux, sous prétexte de payer pour leurs frais d’emprisonnement – en réalité cela fait partie des nombreuses techniques de torture pratiquées par les officiels chinois pour affaiblir les prisonniers : à 4000 mètres d’altitude, l’addition d’une nutrition misérable et de prélèvements de sang importants est imparable pour briser la santé ; parallèlement, la personnalité et la volonté sont elles mêmes détruites au moyen de méthodes telles que uriner dans la bouche du détenu, le suspendre par les pieds ou les coudes pendant plusieurs jours, le faire attaquer par des chiens féroces… sans compter le viol dans le cas des nonnes.

Pour sa participation à une manifestation, Dolma avait été condamnée à 5 ans de prison et 2 ans de suspension de droits civiques. Deux jours après leur arrivée à Drapchi, les nonnes endurèrent ce qui devait devenir leur quotidien à la prison de Drapchi : elles furent forcées à se tenir debout au soleil de 8 heures du matin à 8 heures du soir, avec des feuilles de papier positionnées entre leurs jambes et sous leur bras pour attester de leur immobilité ; parallèlement, des bols pleins d’eau étaient positionnés sur leur tête en équilibre, mais si elles faisaient un quelconque mouvement elles étaient battues ou encore arrosées d’eau bouillante. Parfois « l’exercice » durait jusqu’à minuit.

En 1998, après près de 4 années de ce traitement, d’innombrables passages à tabac au moyen de bâtons électriques, de cordes, de ceintures sur toutes les parties du corps, la peine de Dolma fut allongée de 6 ans. L’histoire ne raconte pas où et dans quel état est Dolma aujourd’hui…

 

Choeying Kunsang fut emprisonnée à Drapchi également. Elle est la première prisonnière politique de son groupe à s’être exilée en Inde, où elle a pu raconter sa sombre expérience. Son témoignage, sur les traitements pratiqués à Drapchi et en particulier les sévices subis par une de ses camarades, est édifiant : « Une nuit, Deckyi Yangzom, une nonne, est revenue d’une séance de torture avec le visage bleu et noir suite aux coups. Elle m’a dit qu’elle avait été torturée avec des électrodes disposées sur sa poitrine, ses joues, et à l’intérieur de son vagin. Elle pouvait à peine parler. Elle a quand même dû, le lendemain, passer sa journée debout au soleil du matin au soir, avec nous autres. Le même rituel : des feuilles de papier sous nos bras et entre nos jambes, un bol d’eau sur la tête. Une pause de 10 minutes pour aller aux toilettes OU manger. Bref… ça a duré une semaine et quelques jours plus tard Deckyi a été emmenée avec un groupe de nonnes. On ne l’a jamais revue. »

 

Norbu Damdul, un moine du monastère de Kardze, dans l’Est du Tibet, a payé cher son engagement politique – précisément, la diffusion de tracts aux intersections des routes… Il a été « interrogé » pendant 10 jours : suspendu par les pieds, nu, au dessus d’un feu dans lequel les policiers jetaient de la poudre de piment ; soumis à des électrochocs et tabassé ; chevauché, nu, par des officiers chinois comme un mulet. Il fut détenu pendant 8 mois avant qu’un procès vite expédié, sans avocat, ne le condamne à la prison pour 8 années.

 

Quelques Tibétains que Planète.D ne pourra jamais rencontrer

 

Sherab Ngawang est officiellement la plus jeune nonne tibétaine à avoir succombé aux sévices infligés par les forces chinoises. Lorsque son lot de torture, tel que décrit précédemment, arriva à son terme, Sherab succomba des suites de ses blessures. Elle avait 17 ans.

Kalsang Thutop est passé au travers des mêmes expériences pour avoir mené un groupe pro démocratie et publié un pamphlet intitulé « La Précieuse Constitution Démocratique du Tibet ». Lors de sa crémation – Kalsang avait été battu à mort – ses camarades observèrent que l’un de ses testicules était écrasé.

 

www.tchrd.org

 

Bon, ça y est, vous avez saisi le message, on imagine. Et ce n’est qu’une infime partie du tableau.

Le Centre Tibétain pour les Droits de l’Humain et la Démocratie – www.tchrd.org – a publié en 2005 un rapport de près de 200 pages sur la pratique de la torture au Tibet. 200 pages d’histoires comme les quelques récits qu’on vous rapporte ici.

Reste une question : allez-vous regarder les J.O. de Beijing à la télé ?

 

 

 

 

D.Images sans torture mais engagées tout de même

 

« Le Peuple Des Sommets » : un film de 10 minutes sur la cause tibétaine (et sa version courte de 3 minutes)

« Regards sur l’Himalaya » : un film de 10 minutes sur un opticien tibétain assisté par une organisation française

 

Les 2 films reprennent en partie nos images du Tibet – mais beaucoup sont encore inédites…

 

http://youtube.com/planeted

http://planete.d.videos.free.fr/017-Dharamsala/index_full.html

http://planete.d.videos.free.fr/016-Inde/index_full.html  (une nouvelle vidéo réalisée par Delfe sur les petits métiers de la rue)

 

 

 

D.Chiffres

12 = le nombre de prisons construites au Tibet par les Chinois

111 170 = nombre de Tibétains exilés dans le monde

2000 = le nombre de Tibétains, adultes et enfants, qui choisissent l’exil chaque année

800 euros = le tarif par personne pour passer la frontière Tibet – Népal

49 années d’exil pour le XIVième Dalaï Lama, et toujours le sourire

4° à 7° = température dans notre chambre pendant 3 semaines

320 roupies = une bouteille de gaz (qui fuit et qui dure 1 semaine)

10° = l’écart de température entre avec et sans la-dite bouteille de gaz (et le brûleur associé) dans notre petit bureau chez les Tibétains

1800 mètres = l’altitude du village tibétain où nous avons séjourné

 

 

 

Messages à caractère informatif

  • Planète.D organise un grand jeu : combien de fois Sa Sainteté le Dalaï Lama apparaît-elle à l’écran dans nos derniers films, « Le Peuple Des Sommets » et « Regards sur l’Himalaya » ? A gagner, une soirée polente / diots au vin blanc avec les 2Ds à leur retour…
  • Vous êtes toutes et tous encouragés à déposer vos commentaires sur notre page You Tube ; plus on vote pour les vidéos et plus on les commente, plus elles sont susceptibles d’être vues par d’autres. Et dans le cas de films comme « Le Peuple Des Sommets », c’est fondamental !
  • Les prénoms des Tibétains cités ci-dessus ne sont pas divulgués ou sont modifiés pour ne pas inquiéter les familles restées au Tibet – cette D.News comme nos films vont certainement très vite tomber entre les mains des Chinois et les Tibétains de Dharamsala nous ont mis en garde contre l’usage de noms authentiques : le risque de représailles contre les proches en territoire occupé par la Chine n’est pas à prendre à la légère…

 

 

 

Morceaux Choisis

 

« En Europe, l’hiver, si il fait froid dehors, quand tu rentres chez toi tu as chaud. Au Tibet, tu rentres à la maison et tu as toujours aussi froid ! »

– Kalsanq, directeur de l’Association Sportive Nationale du Tibet

 

« Tu peux voir ta photo ?

– Je peux surtout voir mon grand âge ! »

– Un moine tibétain de 84 ans à qui D2 tirait le portait

 

« Ah ! Ayé vous m’avez rendu accro ! »

– Nicolas, Québécois enthousiaste, après avoir vu une vidéo Planète.D

 

« Monika se lève à 5 heures le matin, pour préparer le petit-déjeuner de la famille et s’occuper des tâches ménagères. Sauf quand elle a des examens à l’école : là elle se lève à 4 heures pour réviser… »

– Sœur Célia à propos d’une de ses élèves, une jeune indienne avec une vie normale

 

« Je reste toujours choquée par le peu de prise de conscience des peuples des pays en voie de développement concernant l’écologie. On voit des sacs plastiques, des boites en carton, du verre de partout.

– Oui, mais qui est à blâmer ? Après tout, ce sont les pays développés qui ont amené ces emballages. Les gens d’ici n’ont pas changé leur comportement, avant ils jetaient leurs peaux de bananes et leurs carcasses de Yaks, y’avait pas de problème ; aujourd’hui ils jettent les emballages industriels en plastique et en carton… »

– Franck, un Américain volontaire à Mc Leod Ganj

 

« Nous sommes très reconnaissants envers l’Inde qui nous a accueillis, aidés et qui continue à le faire aujourd’hui. »

– Kalsanq, directeur de l’Association Sportive Nationale du Tibet

 

« Moi je viens du sud de l’Inde. Et pour moi aussi le nord c’est très pénible : tout le monde essaye de m’arnaquer, tout est agressif, tout est sale… Mais tu sais il y a des montagnes qui coupent l’Inde en 2 entre sud et nord. Et au cours de notre histoire, le nord a toujours subi des attaques de puissances étrangères mais pas le sud. Peut-être cela explique leur attitude… »

– Sunita, un modèle de femme

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